
Dans mon ancien bahut, à Crimea, mes élèves m’ont appris à me débarrasser du syndrome du paladin : inutile de croire que je les sauverai tous par mon charisme insensé (disparu au Vénézuela depuis 1932) et ma pédagogie de fou. Le pouvoir d’un enseignant est bien plus mince qu’on ne le croit, quand bien même ses responsabilités sont énormes.
Ylisse m’aura rendu un autre service : n’être ni médecin, ni malade.
Paradoxalement, j’aurais, cette année, rarement eu de si bons rapports avec mes élèves. Peut-être, justement, parce que j’ai cessé d’essayer de les soigner, et de me soigner avec eux.
Les soigner : tenter d’outrepasser sa place, sa position, lorsqu’un môme cherche de l’aide. Agir strictement dans le cadre de ses fonctions, et de son humanité. Mais toujours agir comme membre d’une équipe pédagogique. Non, à toi tout seul, tu ne changeras pas la vie de cette gamine abandonnée par sa famille, tu ne lui donneras pas les outils pour qu’elle se sente mieux dans la vie. Mais tu peux être l’un des rouages qui, si tous fonctionnent correctement – sacré pari – lui permettra de s’en sortir.
Se soigner : être le meilleur prof du monde parce que, à toi, on n’a pas donné sa chance parce que, toi, tu es sûr que tu as trouvé la solution. La meilleure, celle qui va faire que oui, l’éducation sera enfin une affaire simple, que ces années où tu t’es planté, où tu n’as pas été respecté, ont eu un sens.
Ne jamais projeter, ni sur ses élèves, ni sur ses pratiques. Encore une fois, il n’existe aucune méthode universelle. Le triomphe du lundi sera peut-être l’échec retentissant du jeudi. Juste, apprendre à se réjouir des bons moments, tenter de les formaliser quand c’est possible, mais ne jamais mettre trop d’espoir en eux.
Cette année, Ylisse m’a enfin appris à accepter l’immense part d’aléatoire de ce boulot, sans jamais m’y résigner. M’a fait comprendre ce que, je pense, les élèves savent que nous, les adultes, nous oublions. Nous pouvons nous soutenir ou nous faire du mal. Un peu. Mais tous les jours.
Alors, que mes ambitions pour des mômes soient immenses ou modestes, que je tente un projet totalement fou ou tout bête, à partir de maintenant, j’avance à petits pas.
À petits pas fermes.