
Je me réveille à 6h, agoni d’insultes par mon corps et ma cervelle, qui me demandent POURQUOI au nom de tout ce qui est juste et bon, j’ai accepté de venir DEUX HEURES en avance au bahut un lundi. La réponse est la suivante : quand deux choupettes de cinquième te demandent si on peut se voir le lundi matin parce que “elles ont trooooop de mal sur les questions de compréhension”, et qu’elles n’ont que cette heure-là de disponible dans leur emploi du temps de ministre, ben tu viens.
Un trajet de RER grincheux plus tard, je dissous mon amertume dans du café (je ne tiens pas la caféine, qui me rend euphorique et insupportable pour une compagnie adulte après un gobelet, quand le butun drol – c’est un bretonisme que je t’encourage à chercher – me laisse juste un brin perplexe devant le goût) et m’installe avec les gamines. Nous sommes bientôt rejoins par les Demoiselles de Rochefort qui se sont levées tôt parce que “on sait que l’aide aux devoirs, c’est un lundi sur deux mais là on a TROP de trucs à faire.”
L’heure passe donc très vite, les quatre gamines travaillant et papotant à égale mesure, mais avec beaucoup de joie.
9h30 : le reste des 5e Glee débarque, ils ont anglais mais leur prof est absente. “Et on a déjà deux classes en perm’” me fait F., l’AED. Qu’à cela ne tienne, j’embarque ce petit monde au CDI où tout le monde poursuit son exposé sur Molière ou feuillette gentiment une BD ou un manga quand je pense que mon autre classe de cinquième m’aurait déjà placé une bibliothèque dans un endroit incongru. À la liste de leurs nombreuses qualités, on peut rajouter une bonhommie de plus en plus prononcée.
10h30 : je commence officiellement mes cours avec… ben oui, les cinquièmes Glee dont certains me voient pour la troisième heure d’affilée. Fin de l’étude des Fourberies de Scapin. “Non mais monsieur, c’est quoi ce HASARD ? Genre ils sont tous les enfants les uns des autres ? Ça n’est pas un peu facile ?
– Mais non t’es bête, toi, c’est un texte du XVIIe, forcément que ça nous paraît cliché, mais c’est grâce à Molière que c’est devenu un cliché, pas vrai monsieur ?”
Aucune remarque sur le fait qu’heureusement, tout se finit bien pour tout le monde. Les cinquièmes Glee, totalement dans l’analyse.
À l’inverse de la cinquième Arkham, qui se prend la dernière scène en pleine figure. Ils tremblent pour Scapin, rient de soulagement à la fin en le voyant enlever son bandeau. “Vous croyez qu’il pourra encore travailler pour Géronte ?” Les cinquièmes Arkham, totalement au premier degré. Mais heureux.
Sauf Mose. Mose revenu de huit jours d’exclusion et dont la mère a refusé un placement en classe relai, où il pourrait évoluer dans une structure plus petite et plus adaptée à ses besoins. Mose qui ne comprend rien à ce qu’il se passe, qui a décroché. Mose finissant l’année encore plus perdu et plein de rancoeur qu’au début. “Maintenant s’il continue à faire n’importe quoi, ce sera le conseil de discipline parce qu’on est au bout de tout ce qu’on peut faire.” peste Cheffe Adjointe. C’est la première fois que je l’entends parler ainsi.
Les troisièmes Max ne sont plus qu’une petite poignée. Pas les plus studieux, juste une réduction de la classe en général. Nous avançons péniblement dans la description de l’amitié selon Camus.
“C’est de l’amour qu’il décrit, monsieur, là !
– Non. Il n’y a pas que l’amour qui peut être puissant.
– Grave, intervient Laya. Même l’amour c’est pas fort comme ce qu’il écrit, le mec, là.”
Sur le cahier de Laya, taggé un peu partout : “Ace le plus beau.”
Ace son copain qui lui tire les cheveux et lui tord le bras pour jouer.
“Monsieur, vous avez des amis comme ça ?
– J’en ai un.
– On le connaît ?
– Pourquoi cette question ?
– Dans le texte, après avoir fait sa grande déclaration d’amitié, Tarrou il baisse les yeux et genre il tape la terrasse avec le bout de son pied. Vous faites ça quand vous parlez avec Monsieur…
– Vous avez vu ça, vous ?
– Moi je trouve ça bien. Ça veut dire que c’est pas des bêtises, ce livre. J’aimerais bien avoir un ami comme ça.
– Je crois que ça vient avec la maturité.
– Ah ben voilà, c’est bien de grandir, en fait !”