Jeudi 14 juin

Toute l’année, je me suis assez mal entendu avec Urda. Elle fait partie des élèves sur lesquels j’ai peu de prise : suprêmement sûre d’elle, et absolument pas intéressée par le bahut, ses projets professionnels ne nécessitant pas de longues études.

Et puis, Urda a un sens de la mode que je n’hésiterai pas à qualifier de vulgos : elle a plusieurs fois été renvoyée chez elle pour port de claquettes chaussettes au bahut, elle se décolore les cheveux en blond, mais laisse les racines apparentes, et porte régulièrement de faux ongles blancs, de bien trois centimètres de longueur.

Malgré cela, et sans que je comprenne pourquoi, ces dernières semaines, elle se montre un brin plus intéressée. Il faut croire que Camus, ça lui parle un peu. Même qu’elle explique de temps en temps certains passages à sa copine Volga qui, bien qu’elle ait de grandes difficultés à saisir le sens explicite de Monsieur Chatouilles, ne se voit pas ailleurs qu’en Seconde Générale, pour devenir notaire (elle a revu ses ambitions à la baisse, avant elle voulait être médecin).

C’est pour ça que, pris d’une impulsion totalement inconséquente, je l’interromps dans son étude de texte :

“Urda, vous ne pensez pas que ce serait plus facile d’écrire sans vos faux ongles là ?”

Elle relève la tête du texte sur lequel elle se concentre intensément depuis quelques minutes.

“Ben si, vous alors ! C’est pas fait pour écrire, hein !
– Alors pourquoi vous les portez ?
– Ben pour être stylée.
– Je rectifie : pourquoi vous les portez au collège, en cours de français ?
– Pour être stylée, j’ai dit, wesh !”

Je ne m’en formalise pas. Urda a le wesh tellement facile qu’en cette fin d’année, je décide de n’y voir qu’un éternuement et de la soustraire à mon habituel châtiment (qui consiste à faire des recherches sur l’étymologie dudit mot.

“Mais là ça n’est pas la peine. Personne ne vous regarde, vous n’êtes pas en représentation. Je veux dire qu’on vous admire davantage quand vous répondez correctement, comme vous le faites en ce moment, que parce que vous avez de jolis ongles blancs.
– Monsieur, vous êtes trop un philosophe ! Je veux pas faire des études trop longues, moi ! Faut que je sois jolie !
– Parce que c’est soit l’un soit l’autre ? Soit on fait des études soit on est jolie ?
– Ben ma mère elle a pas eu son mec à cause de son intelligence.”

Je regarde cette petite nana gouailleuse et je me dis qu’il y a tellement d’étincelles possibles. Trop tard pour trouver le gisement. Dommage.

“Bon. Pour la fin de l’année, vous pouvez enlever vos ongles, quand même.
– Allez, pour vous faire plaisir, monsieur.”

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