
Ils ont ri, très fort, sans doute un peu trop fort, devant la scène des coups de bâtons des Fourberies de Scapin. Mais, surtout, les cinquièmes Glee sont restés bouche bée lors de la dernière partie, lorsque Philippe Torreton, pour tromper Géronte, imite une armée entière, chevaux et chien compris. “Il est bon, il est très très bon !” lance Odessa avec un plaisir évident.
C’est notre dernier vrai cours ensemble. La semaine prochaine, ce sera semaine projet. On se reverra vaguement, toujours avec un autre enseignant.
Et ils seront de moins en moins nombreux.
C’est la fin, la vrai fin, ce soir à 16h.
Alors je leur dis au revoir. Je leur parle de mes deux ans avec eux. De ma perspective d’adulte. De ce que j’ai vu. Comment je les ai vu arriver en sixième; plein d’appréhension, les sixièmes je ne savais pas faire. Comment je les ai vu découvrir le collège, leurs instruments, le chant. Comment je me suis époumoné à dire que je n’étais pas là pour les aimer mais pour les aider. Comment nous avons traversé tant de choses, belles et hideuses. Comment je les connais, autant qu’ils me connaissent.
Et à chacun, l’un après l’autre, je fais un compliment. Une phrase, en cadeau. Deux ans en quelques mots, pesés dans la seconde.
Les cinquièmes Glee retiennent leur souffle. Et puis, et puis ils me sourient. Pendant que je parle, pendant que je m’essouffle, ils ne me réponde qu’avec une sérénité dont je ne serai jamais capable.
“Merci d’avoir été toujours patient avec nous, fait Delphine. C’était un très très beau moment, qu’on n’oubliera jamais. Vous savez ce qu’on fera comme spectacle l’année prochaine ?
– Oui, parce que vous viendrez nous aider, de toutes façons, complète Sierra. Ce n’est pas comme si on n’allait plus jamais travailler ensemble.”
Si j’avais pu choisir comment je voulais que se déroule cette dernière heure, je n’aurais pas demandé autre chose. Les cinquièmes Glee parlent doucement. ils se sont levés, doucement. Sont assis avec moi, sur les tables. Nous parlons, les pieds se balançant doucement. Il n’y a ni larme ni grands serments. Et au tableau, ils n’inscrivent, en lettres rondes, qu’un sobre “Nous sommes la cinquième Glee.”
J’ai réussi. C’est l’heure de mon triomphe, et je saisis ma récompense.
De jeunes gens heureux de leur année, disent au revoir à leur professeur. Pas de goûter, pas de cadeau. Juste les mômes qui s’approchent en petits groupes. Partagent un souvenir ou une anecdote, et repartent discuter entre eux. De leur futur concert, du week-end, de ce qu’ils lisent. A mes côtés, Benvolio, silencieux, me regarde en souriant. Il restera tout près jusqu’à ce que ça sonne, que je me lève. On s’adore, on ne se le dira pas.
Retour à la salle des profs. “Tu as l’air triste, ça va ? demande C.” Je n’ose pas lui dire, j’ai honte, que j’attends la tristesse. Elle ne vient pas.
Et alors que je monte les marches de la station de Bercy, ça éclate enfin : il n’y a aucune raison d’être triste. En cette dernière heures, ces mômes subtils et manipulateurs auraient pu jouer la corde de l’émotion. Auraient pu choisir de tricher et de jouer sur mes faiblesses, comme ils l’ont déjà fait, parfois. Pas cette fois. Cette dernière heure n’était faite que de joie. De joie très pure, comme du soleil dans une cascade.
J’éclate de rire, tant pis pour les passants. Le bonheur déboule, invincible. Ils m’ont donné leur force et leur foi. Ils me laissent léger, le poids de leurs tortures abolis. Avec pour souvenir définitif leurs visages beaux et calmes. Et la foi que ça va aller. Ça va aller pour eux et, je peux être fier, parce que j’y ai contribué.
Pendant deux ans, les cinquièmes Glee. C’était beau.
Et je redeviens moi, entre les doigts le papier que m’a remis Arès en cachette. Un code pour le contacter via un service de jeux en ligne, un code AMI écrit en grandes lettres.
Et c’est sur cette immense joie que s’achèvera cette saison de Prof en Scène. Comme tous les ans, les mois de juillet et août connaîtront quelques moments d’activité.
Mais il est désormais temps de nouer les derniers fils de cette année et de penser à l’année prochaine. Tout empli du grand soleil de ces deux ans.
Et de la gratitude que vous m’inspirez. Merci pour vos regards, et le temps que vous m’accordez. A très bientôt.
Monsieur Samovar