Mardi 19 juin

“Monsieeeeeeeur.”

Il fait trop chaud, il y a trop de bruit dans le couloir, et ça fait quarante minutes que les cinquièmes Glee font la queue pour rendre leurs livres ET rendre leurs dossiers de réinscription au collège. Bizarrement, le fait de faire faire ces opérations à TOUTES les classes, le MÊME jour a provoqué un petit retard dans le planning.

“Monsieeeeeeeeur.”

Les cinquièmes Glee, toujours bonhommes, attendent en devisant, qui du dernier jeu sur Switch, qui du “bal des troisièmes”, que l’on n’évoque qu’avec des étoiles dans les yeux (une sorte de Voldemort à l’envers) durant lequel certaines gamines danseront.

“Monsieeeeeeeeeur.”

Et puis il y a Solange. Qui, lorsqu’elle s’ennuie, adore poser des questions incongrues et si possibles gênantes.

“Oui Solange ?
– Vous avez vu Emmanuel Macron et le garçon, là ?”

Absolument toutes les lumières de mon système d’alerte interne se mettent à clignoter en même temps, tandis que huit paires d’yeux, qui sentent une possibilité de voir le prof en difficulté se tournent vers moi, avec tout le sadisme de l’adolescence. J’affecte mon ton le plus dégagé.

“Euh, je l’ai rapidement regardée ce matin, oui, pourquoi ?” (Inutile de prétendre le contraire, Solange risque de se lancer dans une explication tarabiscotée et j’aurais peut-être le droit à un mime de la scène par les Glee qui sont BEAUCOUP trop branchés arts du corps depuis leur spectacle.)

“Vous en pensez quoi ? Il a bien fait de se moquer devant tout le monde où il n’aurait pas dû ?”

Je suis à ça d’applaudir devant la tournure de la question, qui me met dos au mur. Désespérément, je tente une esquive.

“Et quel est votre avis, dessus, Solange ?
– Ben j’en sais rien, c’est pour ça que je vous demande, en fait.”

Malédiction. À cet instant, j’en veux. J’en veux à ce gamin que je ne connais pas d’avoir apostrophé son Président, et au Président d’avoir réagi de la sorte.

“Je pense que ça montre à quel point les images sont dangereuses.
– Comment ça les images ?
– Vous pensez que le garçon, comme le Président, auraient réagi comme ça s’il n’y avait pas eu de caméra ?
– Genre vous pensez que le garçon il voulait faire le buzz ?
– Mais alors peut-être que le Président aussi il voulait faire le buzz, dans ce cas, renchérit Karen qui pose toujours les bonnes questions, en cours.”

Je déteste ce genre de moments, extrêmement délicat. Je ne suis pas prêt et si j’ai souvent souhaité pour une qualité, c’est bien pour l’esprit de répartie. Je n’ai pas envie de solder cette conversation par une banalité, ni de dire une bêtise. Alors je hoche la tête.

“Peut-être qu’aucun des deux ne se serait parlé s’il n’y avait pas eu de caméra et, surtout, personne n’aurait commenté.
– J’avoue. Comme quand on snappe quelqu’un qui tombe dans la rue.
– Ou pire. Vous savez quand…”

Je fronce les sourcils. Snapchat a été au coeur d’un truc innommable dans le collège. Solange baisse le regard un instant.

“Mais c’est bizarre alors monsieur. Dès qu’on nous filme, c’est comme si on jouait un rôle.
– Ça s’appelle être en représentation. Comme au théâtre.
– Mais alors il faudrait jamais jamais jamais se filmer ou se prendre en photo pour être sincère ?
– Pas forcément. Mais admettez que quelques secondes dans une vidéo, ça peut être trompeur.
– J’avoue. Le garçon il fait peut-être plein de trucs à cotés mais tout le monde l’a vu là se faire trop se-cou-er ! Et genre oh là là, mais s’il veut un métier plus tard et que son patron le reconnaît… Il faut qu’il change de coiffure, et qu’il mette des lunettes !
– Wesh et Emmanuel Macron si ça se trouve c’est quelqu’un de trop différent quand il est tout seul avec sa femme, là, celle qu’a des cheveux !”

La tempête s’éloigne et je respire. Tandis que les mômes rencontrent l’affreux pouvoir des images.

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