
Cours le plus surréaliste de toute l’année. Au moins.
Dernière heure de cours avec les Troisièmes Tardis. Après-demain, brevet de
français. Les quelques mômes qui sont venus, une douzaine, révisent gentiment
dans leur cahier, ou s’attaquent aux sujet de brevet que je leur propose. Sous
les grandes fenêtres de la salle 131, se déroule le traditionnel championnat
interclasses de football, qui conclue l’année.
“Pourquoi tous les ans que du football ? grogne Anita. Pourquoi pas de
l’Ultimate ?”
L’Ultimate, c’est le joli nom pour dire Frisbee. Parce qu’Anita, sa
religion, c’est le Frisbee, pour reprendre ses termes.
Et brusquement, toutes les têtes se tournent dans un ensemble parfait vers
le terrain. Je fronce les sourcils.
“Les troisièmes, qu’est-ce que j’ai dit ? On essaye de se mettre dans les
conditions du brevet pour…
– Monsieur. Re-gar-dez.”
Je re-gar-de donc.
Oh par Cthulhu.
Sur le terrain, Cheffe est en train de se mesurer, avec les autres profs, à
l’équipe d’élèves la mieux classée. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire
Llanfairpwllgwyngyll
tous les gamins sont collés contre la vitre comme une espace bizarre de
poissons laveurs de vitre qu’ils couvrent de la buée de l’incrédulité.
”Mon-SIEUR ! Elle a fait une passe ! Elle COURT !”
Oui, car dans l’imaginaire troisièmesque, une principale de collège ne se
rend que de son bureau à la salle de réunion à un train de sénateur. Et
alors que je tente tant bien que mal de maîtriser mon cheptel en furie, B., qui
avait cours en face, débarque avec ses élèves – sans doute prévenue par une
bizarre télépathie enseignante – pour assister elle aussi au spectacle.
C’est n’importe quoi, ma salle de spectacle ressemble à une salle de jeux
sous la prohibition et je me maudis de ne pas avoir fait payer l’entrée aux
intrus.
Après plusieurs minutes, ceux-ci vident les lieux, je réinstalle les élèves,
et constate qu’il reste environ quatre minutes avant la sonnerie.
Soupir. À ce moment, Valeria lève la main. Valeria bosse peu et est adepte
des faux ongles. Aujourd’hui, ils sont jaunes fluo. Mais vraiment fluo, hein,
genre essence de stabilo.
“Monsieur, c’est collé, “infaite” ?
– Criquette Rockwell On écrit “En fait”. Et ravissant vos ongles.
sort de ce corps.
– Grave, ajoute Anita. On te verrait bien sur un char !
– Wesh azy, genre tu me vois à la gay pride ?
– Ben pourquoi pas ?”
Valeria a des côtés sympathiques mais je la sais aussi capable de commentaires
un brin bas du front.
”Wesh tu crois vraiment que…
– C’est vrai, interviens-je, pourquoi pas ? C’est rigolo la gay pride, vous
seriez au top, à danser sur de la musique des années 80.
– Vous y êtes déjà allé, monsieur ? me lance Anita, en me fixant intensément derrière
ses grosses lunettes.”
”Rappelle-toi jamais, jamais, plus jamais tu ne mens, c’est la promesse.”
”Oui, j’y vais tous les ans avec des amis. C’est super chouette.
– Han, mais vous savez, j’aimerais trop y aller !
– Et qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Ben je sais pas en fait. (Il y a une minuscule hésitation) Je vais souvent
à Paris seule mais…
– Vous prenez le RER, vous avez une correspondance en métro qui vous amène sur
le trajet du défilé… C’est facile en fait.
– Et c’est payant ?
– Bien sûr que non
Anita me regarde. Anita est déjà une jeune fille, elle traîne avec les
mômes du collège qui, d’une façon ou d’une autre, le sont également, jeunes
gens. Matures, responsables, par choix ou contraints. Elle seule dans la salle
comprend ce qui se joue.
Et toujours la question. Combien sont-ils dans la salle à savoir ou à se
soucier de ce que leur prof est gay, information derrière une porte dont je
pousse le vantail mais dont je ne ferme plus jamais le verrou ? Peu importe,
aujourd’hui. Peu importe. J’ai de l’âge, je suis au bahut depuis longtemps, je
n’en tremble plus. Plus une faiblesse.
Et Anita de se retourner vers ses copines, médusées
“Et si on y allait, pour fêter la fin du brevet ? Ce serait délire !
– Mais genre… si la télé nous voit ? balbutie Hanna, que je n’ai pas entendu
de l’année
– Mais on serait plein ! Il pourra rien t’arriver !
– Moi je serais motivée…
– Moi aussi !
– Bon, on emmène pas Hoi, par contre, l’homophobe de base, là , tu te rappelles
le débat en Éducation Civique ?”
Les dernières secondes sont consacrées à l’organisation de la sortie.
Et lorsque plus tard, à midi, je sors chercher mon repas, Anita et ses potes
me saluent d’un “À samedi monsieur !”
Peut-être y seront-elles, sans doute que non, parce que c’est la vie et pas
une série. Mais peut-être que, lorsque l’une d’elle y marchera, pour le fun ou
les convictions, elle se souviendra que la première fois qu’elle y a pensé,
à venir, il y avait du soleil, la principale jouait au foot, et il y
avait de la joie.
Et pas les clichés qu’on accole toujours à la grande banlieue.
J’aimerais bien ça.