
Note liminaire : ce billet ne constitue rien de plus que le bilan temporaire des mes réflexions sur un sujet éminemment complexe. Je serai sans doute amené à évoluer et n’érige en aucun cas ce dont je vais parler en vérité générale. Mais n’hésitez pas à vous indigner, pourquoi, sinon, aurait-on crée internet ?
À une bonne grosse semaine de la pré-rentrée – gloups – je suis encore en train de construire, déconstruire, patouiller et m’arracher mon peu de cheveux sur mes progressions annuelles. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le terme, il s’agit d’une façon très prétentieuse d’appeler le plan de l’année. Car, contrairement à ce que semblent penser pas mal d’élèves (”Monsieur, vous l’avez lu, le livre qu’on va étudier ?” un grand classique), la majorité des enseignants ne navigue pas au pif et prépare un brin l’ensemble de ses sujets avant de débarquer, l’œil torve et le taux de caféine élevé, dans une salle de classe.
D’autant plus que, cette année, j’ai pris une résolution : respecter, autant que possible, la parité entre autrices et auteurs dans les corpus que je soumets aux élèves.
Bien entendu, il ne s’agit pas d’une lubie qui m’est venue entre un bain de mer et une bouffe entre potes. Depuis que j’exerce à Ylisse, la question de la représentation des femmes dans la littérature me chatouille. Sans doute parce que, l’expérience aidant, je parviens désormais à préparer mes cours sans que chaque heure ne nécessite des soirées entières de boulot, et que j’arrive désormais à me dépatouiller avec la plupart des classes qui me sont confiées. J’ai donc le loisir de me pencher sur des préoccupations autres qu’immédiates. Et donc celle-ci : CPE, AED et enseignants passent leur temps à déconstruire des préjugés sexistes qui fleurissent aussi bien à Ylisse que l’acné sur certaines peaux adolescentes. Les professeurs principaux de troisièmes tentent d’expliquer que l’orientation “garçons : électrotech / filles : soins et services à la personne” n’a rien d’obligatoire, et, au quotidien, il est souvent nécessaire de rappeler qu’on ne tape pas les filles, pardon, qu’on ne tape PERSONNE. La lutte contre les discriminations fleurit en affiches et en exposés.
Mais reste le problème du cours. Le centre de ma profession d’enseignant de lettres. Où, je le dis clairement, plus de 80% du corpus que je fais étudier a été rédigé par des hommes.
Par simplicité, bien évidemment : la très grande majorité des manuels scolaires propose la découverte d’auteurs masculins, car dans la “culture commune”, dans les “grands classiques”, le chromosome Y s’écrit en police 72.
Par habitude également : je suis issu d’un système scolaire qui a toujours fonctionné de la sorte et, j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas souvenir d’un texte ou d’une œuvre écrite par une femme étudiée de façon précise en classe.
On arguera qu’il n’y a rien là que de plus normal, et que la société des périodes historiques couvertes par le programme littéraire étudié au collège n’était pas spécialement accueillante pour les femmes de lettres.
Il s’agit d’un marronnier qui ressort régulièrement dans la presse. Si on n’étudie pas les femmes de lettres, c’est parce qu’il n’y a pas de femmes de lettres.
Quand bien même une heure de recherche en bibliothèque ou sur Internet bas en brèche l’argument avec autant de facilité que Doctor Who bat en brèche la logique.
J’avais en fac suivit un séminaire fascinant sur la différence entre les auteurs et les autrices lus à leur époque et qui avaient été oubliés par la postérité. Le nombre de femmes était impressionnant.
De plus, se pose notre rôle de professeur de français par rapport à la littérature : devons-nous enseigner l’Histoire littéraire ou créer chez les élèves un lien avec cette littérature, une possibilité de la comprendre et de s’y plonger ? Les deux ne me paraissent pas incompatibles. Et si, jusqu’au début du XXe, la littérature a été dominée par les hommes – bien moins qu’on ne continue à l’enseigner – la présence moindre des femmes ne rend pas les textes moins importants.
Il s’agit aussi d’une hygiène mentale individuelle : la préparation des cours, en prenant en compte ce paramètre est laborieuse. Mes recherches nettement plus longues. Mais j’ai été sommé, par cet impératif, de chercher de nouveaux textes, de les peser, de me demander si, parce qu’il était écrit par une femme, “Une voix” d’Ondine Valmore était plus légitime de figurer dans mon cours que “Demain dès l’aube”, et pour quelle raison. Bien entendu, un prof vraiment consciencieux procède à cette sélection rigoureuse quoi qu’il arrive, hum hum, mais il faut croire que je ne suis pas un prof vraiment consciencieux.
Cette opération aura-t-elle un effet quelconque, auprès des élèves ? Impossible à dire, la main écrivant les textes restant souvent un concept très abstraits pour les mômes. Mais je choisis, cette année, de tenter. Sans effets de manches. Présenter les textes, leurs auteurs. Une femme, un homme, une femme, un homme. On explore les mots. Et le soir, je m’acharne, je réussis ou j’échoue, à retracer, à l’aide des outils dont nous disposons aujourd’hui, une littérature écrite par des femmes, à laquelle les collégiens d’Ylisse peuvent accéder, qui leur servira dans leur “culture commune.”
Sur ce je vous abandonne, cette activité sur Frankenstein ne va pas s’élaborer toute seule.