
Cette année, je serai prof de français et co-prof principal des troisièmes Glee.
Pour les nouveaux – les autres, je vous vois déjà rouler des yeux et vous avez raison – la section Glee se compose de quatre classes, de la sixième à la troisième, dans lesquelles les élèves ont accès à cinq heures de formation musicale (au prix de moins de temps dans d’autres matières) : pratique d’un instrument, chant choral, théorie musical. Et inscription au conservatoire en dehors des heures de cours.
J’ai vécu deux années extraordinaires avec ceux qui seront cette année les quatrièmes Glee. Et si j’ignore dans quel état je serai en juin 2019, je ne doute pas que la troisième Glee sera également unique. Il s’agit de la première classe qui me connaît déjà, sans que j’ai jamais été leur prof. Nous avons répété ensemble, nous avons monté un spectacle, ils m’ont vu soulever des trucs lourds, me rouler par terre, et me ridiculiser. Autant dire que les premières semaines vont consister à s’acheter une crédibilité et que ça n’est pas gagné.
Mais qu’y a-t-il de si unique avec les Glee ?
J’éprouve toujours un profond malaise quand j’entends “Ouais, bon, ça va, ce sont les Glee, c’est une classe facile.” Le fait que les gamins soient recrutés sur entretien contribue à entretenir cette image – quand bien même l’entretien en question ne prend absolument pas en compte les résultats scolaire mais bien l’envie du môme de se carrer un emploi du temps de ministre – mais les raisons en sont plus profondes.
Les gamins de la section Glee sont uniques parce qu’ils acceptent d’enlever leur armure.
Et ça, c’est à Monsieur Vivi, le prof de musique, et la clé de voûte du projet, qu’on doit ça.
Monsieur Vivi, c’est aussi quelqu’un que j’aime de tout mon cœur.
Monsieur Vivi incite – non, le terme est mal choisi – apprend aux gamins à se défaire de leurs réticences d’ados. Leur montre en quoi elles les limitent. Et surtout, a fait de la Glee un sanctuaire dans laquelle ils n’ont pas peur.
C’est une nécessité : à Ylisse, plus que dans tout bahut dans lequel j’ai bossé, l’image est essentielle. Apparais fort pour ne pas te faire bouffer, maîtrise les codes, anticipe les tendances vestimentaires. Ne sort pas du rang mais occupe entièrement la place qui t’es attribué. Sinon, ta vie sera compliquée. Il te faudra accepter d’être l’un des élèves souvent moqué et pris à parti.
En quatre ans, seule une élève a, à ma connaissance, réussit à assumer pleinement qui elle était sans devenir “une victime”.
Durant les cours de Monsieur Vivi, avec les Glee, cette possibilité d’être quelqu’un d’autre que ce rôle, d’essayer d’autres images, de tenter et de se tromper est donnée à absolument tout le monde. Et ça marche pour presque tout le monde : parce que Monsieur Vivi en fait la condition sine qua non de la réussite de ce projet, et donc des mômes. Mets-toi en danger. Fais ce truc qui te met mal à l’aise mais dont tu as envie : va en fond de scène ou à la face, montre-moi ce geste que tu travailles.
Mais cette possibilité n’est jamais vue comme meilleure : peu de profs s’intéressent véritablement aux élèves comme leur prof de musique, que ce soit pour leurs performances artistiques, leurs résultats scolaire ou leur vie d’adolescent.
C’est dans ce sanctuaire que j’ai eu le privilège d’entrer et auquel j’ai pu m’associer. Ce qui m’amène en droite ligne au point suivant : les Glee sont de chouettes classes parce que l’on s’occupe bien d’eux. Par pur égoïsme.
Compter le nombre d’heures que j’ai passées, seul ou avec des collègues, à mettre en place le projet musical de fin d’année, me semblerait grotesque. Parce que ce chiffre démesuré a été librement consenti. J’ai adoré y contribuer, passer des dizaines d’heures et des week-ends à bosser dessus. Je me suis fait plaisir, véritablement plaisir, à mettre tout mon programme de l’année par terre pour le reconstruire en faisant cohabiter exigences de l’institution et création d’une comédie musicale.
Et dans un monde de rêve, il y aurait, dans les bahuts, une instance qui prendrait le temps de s’asseoir avec les profs. De trouver le truc qui leur met des étoiles aux yeux, et mettrait ce truc en conjonction avec les obligations scolaires.
Les mômes comprennent ça. Voient les adultes bosser avec eux, sur des projets qu’ils se sont engagés à suivre. Et, petit à petit, acceptent, tout bêtement, de faire confiance. Pour cette heure-ci. Parce que rien de ce qui se fait entre ces murs ne sera retenu contre eux.
C’est pour cette raison qu’ils auront la force le temps venu, de monter sur scène sans trop craindre de sortir du rang.
Cette aventure est magnifique. Mais tout autant que les projets qui nous attendent, en troisième Glee, tout autant que les inattendus et les découvertes, j’aimerais, cette année, avoir la force d’étendre ce sanctuaire, cette immense confiance, ce soin, à toutes les classes qui me sont confiées.
Ça promet…