
À quelques jours de la rentrée, je vais éviter de me lancer dans un énième billet recensant des conseils à donner aux padawans entrant dans le métier. Tout d’abord parce que beaucoup d’autre le font, et beaucoup mieux que moi, d’autre part parce qu’il y en a tellement qui fleurissent, à l’ESPE et sur les réseaux sociaux, que je ne veux pas rajouter mon seau à l’océan (sauf si on le demande, évidemment, les commentaires sont là pour ça.)
Je me contenterai d’évoquer une pratique à laquelle je vais tenter de m’astreindre un peu plus cette année : ouvrir ma salle et mes cours.
Il est facile, en effet, de sermonner un collègue qui s’avoue en difficulté en lui disant de ne pas rester isolé, de demander de l’aide sur des points concrets, mais se retrouver sous les yeux de quelqu’un qui, du fond de la classe, vous observe en train de vous époumoner tandis que Laya mâche son chewing-gum en racontant sa soirée à la cantonade et qu’Adam refuse de vous filer son carnet, que vous sentez le fil de vos pensées vous échapper et que vous finissez par remplir le silence de “Bon ! Ça va ! On écoute, on écoooooute !” est autre chose.
Et pourtant.
Pourtant je pense que cette étape est essentielle. J’ai eu l’immense chance de rencontrer T., avec qui je travaille régulièrement en binôme, qui m’a vu enseigner au quotidien pendant six mois (et vice-versa). Je l’ai observé dans ses meilleurs moments et dans ses instants de faiblesse, il m’a vu exploser en vol ou permettre à toute une classe de se lancer dans une activité.
Et jamais je n’ai eu la sensation de progresser autant.
D’abord parce que ça déculpabilise : une fois que l’on a passé une heure horrible sous l’oeil d’un collègue et que l’on se rend compte que, le lendemain, la terre tourne toujours et que la salle des profs ne t’accueille pas en te conspuant, on se dit que, finalement, ça n’était pas si grave.
Parce que ça permet de briser les barrières. Barrières que l’on se met pour tenir toute une journée de cours mais qui, souvent, nous empêchent de prendre du recul. D’analyser ce qui est en train de se passer. Vraiment. C’est humain et je suis le premier à le faire, on a souvent tendance à attribuer des rôles aux mômes (la capricieuse, le pénible, la fûtée, le curieux…) et, l’année avançant, ses rôles se sclérosent, cachant petit à petit les élèves. Des élèves que quelqu’un qui les connaît moins peut peut-être voir un peu plus pour qui ils sont et pour ce qu’ils font.
Et, bien sûr, parce que ça renvoie le boulot de prof à ce qu’il est : un travail d’équipe. Tous les jours, les gamins voient cinq ou six adultes. On n’est qu’une heure sur leur emploi du temps. Et leur attitude, leur comportement, est souvent davantage la conjonction de tout ce qui arrive dans la journée plutôt que le fruit de notre rapport à eux. Du coup, réfléchir à plusieurs, recourir à des stratégies mises à plusieurs me semble l’une des attitudes les plus positives à avoir.
À nouveau, il ne s’agit en aucun cas d’un prêche que j’adresse à la communauté des profs : juste quelque chose dont j’essaye de me convaincre, quand bien même je le sais intellectuellement. Mais face à un autre adulte, sourd toujours une pointe de culpabilité. Est-ce que je fais bien ? Qu’est-ce qu’il pense de moi ? Oh mon dieu je ne fais que parler, je ne laisse pas de place aux élèves. J’ai hésité. Je suis nul, je suis pathétique.
Et c’est peut-être le plus important. Avec un collègue dans la classe, un collègue, qu’au début, on aura choisi soigneusement, il y a moyen de faire enfin fermer son clapet à son pire ennemi : celui qui se trouve à l’intérieur.