
Les voilà.
Réunis dans la salle polyvalente, à pouffer, nous observer en coin ou déjà, se chercher des embrouilles : les élèves sont entrés à Ylisse.
Et plus précisément, les élèves de troisième.
Chacun à son tour, le professeur principal des classes appelle son futur cheptel au micro. Ça fait un quart d’heure qu’ils sont entrés et on a l’impression d’assister à un casting de The Voice : suivant l’enseignant qui prononce leur nom, c’est l’euphorie ou la désillusion. Pour ça, les quatrièmes de l’année dernière ne sont pas magiquement devenus, cette année, des troisièmes sereins et lumineux : ce sera encore à l’affect que tout va commencer.
Derniers dans l’alphabet, les troisièmes Glee s’observent sans surprise, mais m’adressent quelques œillades perplexes lorsque je les appelle à mon tour. Monsieur Vivi, leur prof de musique, qui les guide depuis trois ans se tient en effet à mes côtés alors pourquoi est-ce moi qui les nomme ?
Cette année, nous sommes deux profs principaux. Parce que la charge de prof principal de troisième est immense et celle de coordonnateur de section Glee (quatre classes au moins) l’est tout autant sinon plus. Du coup cette année, nous serons deux professeurs principaux. Un privilège autant qu’une charge supplémentaire.
Et très vite, je m’aperçois que cette fonction sera complexe et ardue. Dans les première secondes, ces gamins, pour qui je n’ai toujours été qu’un intervenant dans les projets musicaux, me bougent un peu, m’écoutant vaguement, mais se plongeant dans un silence respectueux dès que Monsieur Vivi ouvre la bouche.
Aucune jalousie : c’est logique. Il les connait, ils le connaissent. Il a eu mille raison de gagner leur estime, moi très peu.
Cette année une fois de plus, je vais me retrouver face à mon plus grand défi, ma plus grande force : un meilleur que moi.
Je le dis sans chercher à me faire plaindre ou rassurer : j’ai tous les défauts, en tant qu’enseignant. Je suis paresseux, impatient, peu sûr de moi, imprécis et lunatique.
Mais plus que tout je suis complexé.
Immensément complexé à l’idée de passer pour un branquignole. Et tous les ans, depuis que j’enseigne à Ylisse, j’ai travaillé avec des collègues exceptionnels, forts chacun dans leur domaine. J’ai lutté de toutes mes forces pour exister dans leur ombre immense. C’est la seule et unique raison qui ne fait pas de moi une catastrophe ambulante pour les mômes.
Cette année ne dérogera pas à la règle : je commence par un discours creux et insipide. Que Monsieur Vivi complète immédiatement par des phrases justes et pleines de sens. Une, deux claques. Je dois rendre mon propos plus précis. Essentiel. Alors je me reprends. Et la cohésion se fait. Je peux observer les gamins. Un par un.
Je vois Tir, l’infernal, le génie. Tir suprêmement doué pour la musique, très indifférent au reste. Kara, dont l’intelligence et l’exigence par rapport à ses professeurs s’embrase sous la réserve de la bonne élève. Daria qui cherche le défaut dans la moindre de ne phrases, de nos propos.
“Les troisièmes Glee, ce sont de grosses personnalités, m’a prévenu Monsieur Vivi. C’est pour ça que pas mal de leurs profs tombent amoureux d’eux.”
Message reçu et prudence de mise.
Nous leur déroulons l’année : programme, stage, orientation, brevet, spectacle.
Un truc dans leur regard : un défi.
Il y a dans cette classe de troisième Glee, celle à laquelle je vais le plus me consacrer cette année, en tant que prof principal, mille difficultés potentielles. Mais il y a beaucoup d’envie. De questions.
Ça va donner.
En scène !