
Deuxième jour de cours et deuxième rentrée. Oui, à Ylisse on étale un maximum l’arrivée des élèves, pour deux excellentes raisons : la première est que cela nous permet d’accueillir chaque môme avec l’attention et le calme nécessaire, la seconde est qu’ils ne se mettent pas trop vite sur la tronche.
Aujourd’hui, ce sont dont les quatrièmes qui sont à l’honneur : parmi eux, deux des classes à qui j’enseignerai cette année.
Et, bien sûr.
Les quatrièmes Glee. La classe avec qui j’ai vécu les deux années les plus fortes de ma carrière. Avec qui…
Mais non.
Tu as promis de ne pas te plaindre. Ils font leur rentrée, toi aussi. Plus de nostalgie, pas de regrets, ce serait injuste pour toi, pour eux, et pour tes élèves de cette année.
Vers qui je me tourne. La quatrième, pour reprendre l’expression d’une collègue, c’est la classe des excès. Une classe où l’adolescence est à son apogée. Les corps, soumis aux hormones et à la croissance, tirent dans tous les sens. On découvre tout un tas de sentiments subtils, tous neufs et on a hâte de les utiliser.
Et puis surtout on est maîtres du collège. On l’occupe depuis deux ans, et on a encore deux ans – l’éternité – à y passer. Du coup, oui, on peut se montrer arrogant. Avoir le regard du quatrième, qui réussit l’exploit de mêler indifférence, agacement, moquerie et insolence.
C’est à cette explosion d’une année qu’il va falloir enseigner un programme des plus costauds. Et pendant la mini-course d’orientation / quiz de connaissances qui sert de prélude à l’année, je les observe comme ils me testent.
“Monsieur, c’est vrai que vous parlez bizarrement ?
– Monsieur, est-ce qu’on va travailler, avec vous ?
– Monsieur je vous préviens, en français je suis nulle, faudra être gentil !
– Azy c’est pas vous que je voulais avoir !”
Au fil du temps, j’ai appris à ne pas donner trop de prises à ces phrases là. Pas besoin d’essayer de les convaincre que tout va bien se passer ou d’essayer de leur transmettre l’amour du français. Ils ne débattent pas, ils attendent une réaction. Je les vanne en quelques mots – technique apprise par Lulu, la plus Ylissienne des profs d’Ylisse – leur lance un sourire, ou les incite à se relancer dans la compétition.
“Monsieur, écoutez !”
Un hurlement résonne. Je baisse les yeux sur ton auteur : Léo. Léo est un petit gamin tout calme, excellent élève, que j’avais en cinquième, et qui n’a jamais dépassé les douze décibels l’année dernière.
“Euh, c’est quoi, ça Léo ?
– Au conseil de classe on a dit qu’il fallait que je m’exprime plus. Donc là, je montre que je suis content de vous avoir en classe cette année.”
Nouveau hurlement, évoquant un flamand rose courroucé. Et avec un nouveau sourire, Léo tourne les talons pour repartir vers la course d’orientation.
Les quatrièmes…