Jeudi 6 septembre

Eh bien voilà, première vraie journée de cours. Finie la rentrée, les explications, les fiches à remplir et les trucs machins. Il n’y a plus à tergiverser.
Et cette année moins que toutes les autres. Après vingt minutes d’explications dans chaque classe, je dégaine et fonce, sabre au clair, tel un Leeroy Jenkins de la pédagogie, à l’assaut des programmes de quatrième et de troisième. Si l’expérience m’a appris quelque chose concernant les débuts d’année, c’est bien de me méfier des prologues interminables.
“Le cauchemar” de Füssli en quatrième, “Le terrible vieil homme” en troisième. Je balance deux grands morceaux de mon imaginaire dans la tronche des mômes encore ensommeillés de leurs vacances.
Coup de chance, ça fonctionne, pour les trois classes que je découvre aujourd’hui. Ils cessent de m’observer, me scannant à la recherche des trucs susceptibles de me rendre apoplectiques (d’autant plus que je leur ai gâché leur plaisir, je leur ai déjà révélé mes points faibles : les élèves qui marmonnent un truc et refuse de le répéter à haute voix), et basculent dans la peinture onirique et la maison du vieil invocateur de pirate.
Commencer par se faire plaisir. J’aime ces deux œuvres d’amour et je fais de mon mieux pour leur en ouvrir grand les portes. C’est comme ça qu’on fait connaissance : en explorant du beau.
D’abord, il y a la quatrième Bulbizarre (oui, on retombe dans les noms de Pokemons, cette année) : un assemblage hétéroclite de gamins aux profils totalement disparates. On parle sans arrêt de “classes hétérogènes”, et là c’est vraiment le cas. On oscille entre des gamins hyper intelligents mais totalement incapable de se concentrer plus de six secondes à des mômes mutiques, qui semblent se demander, depuis deux ans, ce qu’ils fichent là. Avec entre les deux, toute une palette. Ils observent l’énergumène qui mouline des bras devant eux d’un air vaguement sceptique avant de, doucement, se balader dans le tableau.
“En français on peut tout dire. Si vous en avez envie, ça sera l’un des endroits où on ne se foutra jamais de vous.” Voilà en substance ce que je tente de leur expliquer pendant une heure. Se dépêcher, avant que l’inhibition adolescente ne s’empare d’eux.
J’enchaine avec rien moins que deux heures de troisième Bazoucan, que j’attends en transpirant un peu depuis que j’ai vu leurs noms. Les troisièmes Bazoucan, ce sont un peu des créatures mythologiques, mais plutôt du style cyclopes, Charybde et Erynies que sirènes et elfes. Nombre de gamins ont été évoqués en salle des prof, au milieu de jurons et autres prises de lexomil. J’ouvre donc la porte raide comme une addition à la Tour d’Argent.
Seul moyen de survivre, là encore, pas de blabla. Se convaincre, et les convaincre, que tout ce qu’on va voir est essentiel, intéressant, et les concerne. Je ressortirai de ces deux heures totalement claqué. Non pas parce que j’ai énormément parlé, mais parce que j’ai rarement été aussi concentré. Pour que mon cours percute. Et face à moi, des chiards qui ont fait de leur mieux pour jouer leur rôle d’élèves de troisièmes sérieux et motivés. Pour certains on entend presque les dents grincer tellement elles sont serrées.
Je ne me fais pas d’illusions, ni eux ni moi ne pourront tenir sur le long terme une posture aussi droite. Mais si nous parvenons à nous faire mutuellement confiance, alors peut-être parviendrons-nous à nous rejoindre… Mais va y avoir du boulot.
Je termine par les quatrièmes Alakazam. Quatrième pour le moment plutôt sympathique, dans laquelle je retrouve Gremio. Gremio est un môme jovial et hyper curieux, qui adore poser mille questions à l’heure. Je ne l’ai jamais eu en cours, mais l’ai souvent croisé. Et décide que ce sera une chouette rencontre, et que, cette année, je lui apprendrai à canaliser sa curiosité de petit garçon. Car oui, on a besoin de chouchous, fussent-ils temporaires, fussent-ils juste mentaux. Les chouchous, ça donne de la force, surtout dans une classe où je retrouve Mose.
Mose élève terrible. Plus haut et plus large que moi, avec la maturité d’un CM2 et la ruse d’un troisième. Mose qui ne se fatigue jamais à provoquer, parler, seul ou avec son voisin. Mose dont il faut s’occuper en permanence. Mose pour lequel on s’est plié en vingt-huit l’année précédente, un vrai numéro de contorsion du Cirque du Soleil. Tutorat, entretiens, explications, sanctions, proposition – refusée par la maman – d’intégrer une classe relais, classe de quelques élèves encadrés par de nombreux adultes. Rien n’y a fait. Mose est resté le même, manquant de respects aux adultes, refusant d’apprendre, frappant les autres.
Je regarde Mose un an plus tard, découragé. Sa présence en classe n’a pas de sens. Il n’a rien à faire ici parce que nous ne pouvons rien lui apporter. Mais comme aucune des solutions mises en place n’a porté ses fruits, on se dirige à grande vitesse vers la conclusion la plus déplorable : qu’il commette un énième acte d’irrespect et que, excédé, un conseil de discipline lui demande d’aller se faire voir ailleurs.
Et tout ce que nous aurons fait n’aura servi à rien. Mose et sa maman quitteront le collège d’Ylisse amères, face à une institution qu’ils verront comme profondément injuste parce que, au fond “oui, il rentre dans les classes et il se cache sous les tables, monsieur, mais ça, ce sont des bêtises d’enfant. Ben oui tous les jours, les garçons sont comme ça.”
Immense fatigue. Comment fais-je pour oublier tous les ans ? Qu’en quelques heures, j’ai été mille personnages, et j’en ai rencontré cent différents ? Qu’il va à nouveau falloir danser, proposer à chaque élève ce dont il a besoin mais dont il ne voudra pas toujours.
Danse.