
Je donne ma première heure de cours aux Troisièmes Glee.
Dans ma mythologie personnelle, c’est un petit événement. La Troisième Glee est sans doute la plus célèbre du collège. Ils ont été les premiers à intégrer la section musicale, et, en un sens, l’ont créée autant que Monsieur Vivi, le coordonnateur. Ce fut la première classe “à projet” qui a perduré sur autant d’années, et avec succès. Aujourd’hui, cette promo d’ados biberonnée aux arts de la scène, qui se connaît depuis quatre ans, rencontre, en toute modestie, une autre légende.
Une légende à leurs yeux hein. Parce que là, quand je me suis regardé ce matin, avant le premier café suivi d’un freedent, avec mon haleine de poney et ma brassée de photocopies, cherchant à introduire ma clé USB dans l’ordi d’une manière qui aurait pu me valoir une comparution immédiate devant un tribunal, je me suis senti très peu mythologique.
Mais Monsieur Samovar, c’est le pote de Monsieur Vivi. Qui a aidé à leur écrire un opéra et a couvé la Quatrième Glee pendant deux ans. Il est temps de voir ce qu’il a dans le ventre.
Et du coup, nous dansons un bien étrange tango.
Ils sont entrés avec un naturel parfait, s’installant à des places que je n’ai pas désignées. Mais je ne peux que remarquer que les élèves les moins scolaires 1) ne se sont pas mis les uns à côtés des autres 2) ne sont pas au dernier rang. Le premier rang, habituellement désert lorsqu’on laisse les élèves se placer, n’a plus une place de libre. Et les mômes attendent. Ni au garde à vous ni affalés. “Nous sommes là pour bosser, mais nous n’en faisons pas trop.”
Joli service.
En face, je commence, concis. Deux règles de classe, amener le matériel, relire le cours, et un maximum de libertés, donnés d’emblée. “Je vous les accorde a priori mais c’est un piège. Parce que si vous en abusez, je vous les retire jusqu’à la fin de l’année.”
Un collègue me dirait qu’il fait ça avec une classe, je lui expliquerai avec toute la diplomatie qui me caractérise que c’est une idée des plus périlleuses (”NE FAIS PAS ÇAAAAAAAaaaaaaAAAAAaaaaaAA !”)
Mais avec ces mômes, que j’observe depuis trois ans, je fais le pari. Qu’en les traitant en quasi-adultes, en leur donnant des cours taillés au cordeau et toute latitude pour réussir, ils réussiront mieux que si je leur offre le même cadre qu’aux troisièmes Bazoucan qui ont tous fait leurs devoirs, que j’ai vérifiés à la loupe, et à qui je fais noter les devoirs d’une couleur différente de la leçon.
Je m’en mordrai peut-être les doigts d’ici un mois.
Mais ils ressortent souriants, illuminés de fierté. Tir a lu deux fois, de son ton le plus expressif, et Daria, qui, depuis que je la connais, conteste – toujours respectueusement – mes conseils, hoche la tête avec approbation.
Quatre classes, quatre ambiances. Et quatre personnages à jouer simultanément…