
Cours avec les troisièmes Glee, en demi-groupe. Nous travaillons l’exercice de réécriture du brevet. Ambiance hypra-studieuse, les gamins discutent paisiblement entre eux, débattant si la concordance des temps se fait avec l’imparfait ou le plus que parfait.
Et puis, Annallee pousse un cri :
“Mais j’ai fait n’importe quoi !”
Annallee est la seule élève de troisième Glee avec qui je me suis déjà pris le bec. C’était l’année dernière, pendant la répétition du spectacle commun des cinquièmes et des quatrièmes. Elle avait été la seule à faire preuve d’une mauvaise volonté manifeste pendant la préparation des scènes de théâtre, ce qui avait amené à une prise de bec assez monumentale entre nous.
Maintenant que je suis son professeur principal et officiel, plus aucun souci. Elle se comporte en élève sérieuse et polie, même si l’enthousiasme ne fait définitivement pas partie de ses qualités premières.
Mais là, Annallee part dans ce que je pense d’abord être un éclat de rire devant son erreur. Et puis, je vois les traits de son visage se brouiller, fenêtre dépolie. Et à la fin de son énigmatique rictus, elle fond en larmes. En grosses larmes de vraie tristesse.
L’espace d’un instant, je reste stupide. Et puis, plus stupide encore, je me précipite vers elle, avec les gros sabots de la bonne intention :
“Mais Annallee, ça n’est pas grave ! C’est une bonne chose de se tromper !”
Je suis d’un cucul des fois, dans trois minutes, je vais lui citer Les lois naturelles de l’enfant. Je finis par me ressaisir et lui balancer que je support très très mal les pleurs, et que je pense que je vais me sentir mal. Je sors ma plus belle grimace, celle qui la fait rire entre ses larmes.
Au téléphone, des parents adorables, eux aussi désarmés. Leur fille réagit étrangement à la maison également. Et puis son père finit par me dire :
“Je pense que l’adolescence y est pour beaucoup.”
Et il a sans doute raison. Non pas que cela rende la réaction d’Annallee moins digne de considération. Mais il s’agit sans doute d’un problème avant tout adolescent. Et à Ylisse, les problèmes spécifiques à cet âge se retrouvent souvent cachés derrière d’autres soucis, plus spectaculaires : violence, pauvreté, cadre absent.
Du coup, je me sens bizarrement désarmé face à cette môme. Pour elle, j’ai intérêt à réapprendre, et vite, l’apocalypse de l’adolescence.