
Am miam miam miam miam que voilà de la charmante journée qui tabasse.
Tout commence par une heure de cours avec les troisièmes Glee. Notre grand jeu “Nous sommes une classe exigeante, on veut du contenu / Je suis un prof qui va vous mener super loin” continue. J’ai un peu l’impression que nous sommes tous dans un grand bluff et j’attends de voir qui va craquer le premier. En attendant, je prépare des cours propres comme jamais (j’ai préparé six niveaux d’exercice et un vache de Power Point pour une révision de trente minutes sur les natures et les fonctions. Ça ne ressemble à rien) et eux assurent derrière. Dans les premières semaines au moins cette course à la séduction nous tire vers le haut.
Se tirer vers le haut, c’est aussi ce que tente la quatrième Alakazam. Une classe avec un tout petit niveau et des lacunes larges comme le Grand Canyon. Mais où j’observe une bonne volonté et une envie rare chez des élèves de cet âge. Et eux aussi me donnent envie. Ils veulent y arriver, ils ont le même cerveau qu’un troisième Glee, alors il n’y a pas de raison qu’ils ne trouvent pas la clé de leur intelligence.
Heure de trou, durant laquelle j’ai collé deux gamins. Nous commençons à travailler sur leur organisation et les moyens de se concentrer quand on frappe à la porte.
“Monsieur, on vient travailler ici, comme l’année dernière !”
Deux élèves adorables de mon ancienne cinquième débarquent en toute tranquillité et s’installent. Ils sont rejoints par quatre ou cinq potes, d’aucun écoutant les conseils que je donne à mes collés, d’aucun bossant sur leurs devoirs. Il va falloir que je repense mon concept de retenues…
L’après-midi, cours avec la troisième Bazoukan. Et, pour la première fois, je l’aperçois, le bouc-émissaire, le déjà exclus de la classe. Cette année, c’est Mathias. Mathias qui, depuis l’année dernière, insulte ses camarades, parfois les adultes, en des termes qui feraient rougir un héros de Tarantino. Mathias dont le niveau d’écriture avoisine le CM1, Mathias à qui l’on explique qu’il partira en DIMA (une structure permettant de préparer une formation en alternance) depuis l’année dernière et qui se prépare à partir d’un jour à l’autre. Sauf que le temps adolescent et le temps administratif, ça n’a rien à voir. Mathias attend, et les autres mômes s’en rendent compte. Répliquent à ses insultes en le provoquant, c’est hyper facile, Mathias n’a pas de filtre.
Et toi, qui refuse de t’énerver, face à, déjà, cet énorme nœud de problème, potentiellement de souffrances, et qui ne peut pour le moment, appeler, encore et encore. “Mathias. Mathias on arrête. Mathias regardez-moi. Regardez, là, ce que j’ai demandé de faire. Les autres, on arrête de regarder Mathias.”
Orienter les regards, en jeu de trompe l’œil. Rien d’autre à faire.
Enfin si. Cette année, j’inaugure le coup de téléphone aux parents élogieux. Le raisonnement est le suivant : si, à Ylisse, appeler les parents est ultra efficace en cas de problème, pourquoi ne pas tenter, lorsque les choses se passent bien, l’opération consistant à féliciter certains mômes.
J’appelle donc la maman de Rahal, dont j’ai déjà parlé ici. Rahal, élève auquel T. était très attaché il y a deux ans, et qui a connu une quatrième plutôt dark, fréquentant les endroits pas très drôles des bandes d’élèves et de gamin des tours. Il a commencé une année exceptionnelle et l’intelligence qu’il a déployé en cinquième – et même en quatrième d’après C. – se double d’une gentillesse et d’un humour calme, qui me touche énormément.
À l’autre bout du fil, une mère, gorge serrée, m’expliquant à quel point c’était compliqué l’année dernière. “On va essayer de mettre tout ça derrière et de construire quelque chose de beau.” je déclare, parce que je suis incapable de phrases cohérentes quand je parle au téléphone.
Je sors, épuisé. L’année scolaire est encore jeune, je n’ai pas repris l’habitude de ces multiples changement d’émotions. Du quotidien de prof.