
C’est en l’an de grâce 2018, après onze années de carrière que j’aurai obtenu mon moment Daniel Pennac.
Jusqu’alors, j’avais toujours considéré les pages dans lesquelles Pennac parlait de son enseignement comme une fiction fascinante mais qui concernait mon propre boulot d’aussi près que l’amélioration des conditions d’apprentissage des élèves concerne le futur projet de 1800 suppressions de postes dans l’Éducation Nationale. (OUI j’ai le sarcasme un brin lourd.)
Et pourtant.
Pourtant en troisième Glee, ce matin, nous parlons lecture. Avec beaucoup d’attention. Je leur explique ma théorie selon laquelle il faut d’abord regarder les histoires fantastiques de loin, pour en apprécier les contours et les formes tarabiscotées, et les nouvelles réalistes de près, pour en saisir la subtilité. Et puis, de but en blanc, Annallee pose une question. Depuis que j’ai appelé chez elle, inquiet par sa grande sensibilité, elle a perpétuellement le bras en l’air.
“Et si on ne comprend pas ce qu’on lit ?
– Ça vous arrive souvent ?
– Parfois, oui.”
Quelques hochements de têtes. Partant du principe que des mômes qui lisent sont de toute façon sauvés, je prends le partie de la bête honnêteté :
“Dans ces cas-là, il y a le choix. En classe, vous demandez de l’aide. Ou alors vous persistez. Parfois, ce n’est pas une histoire de vocabulaire. Il faut juste un peu de temps pour comprendre les mots, la musique de l’auteur.
– Et si malgré tout ça ça marche pas ?
– Alors vous fermez le livre et vous en prenez un autre. Peut-être que vous y reviendrez un jour peut-être pas.
– On a le droit ?
– Tant qu’il y a un autre livre derrière, évidemment.“
Silence abasourdi. Nouveau doit levé, de Zamza cette fois :
“Moi ce qui me gêne, c’est que des fois je lis, et je suis totalement déconcentré.
– Oui, ça m’arrive aussi très souvent. Et ça n’est pas grave. Continuez à lire, et si ce que vous lisez vaut le coup, soit vous arriverez à comprendre sans ces pages là, soit vous aurez envie d’y revenir. Je ne compte plus le nombre de pages que j’ai passées.”
Daria me regarde d’un air presque offusqué :
“Dans tous les livres ?
– Souvent. Sauf dans les livres dont je suis amoureux. Vous allez trouver ça grotesque, mais je sais qu’il y a dans la littérature des livres dont vous allez tomber amoureux. Même Tir qui rigole, c’est juste qu’il n’a pas trouvé, et j’aimerais être à sa place quand ça va lui arriver !”
Il y a un sourire qui flotte dans la classe.
“Donc on peut faire un peu ce qu’on veut quand on lit.
– Les droits imprescriptibles du lecteur…
– Quoi ?
– Il y a un auteur. Et un prof. Pennac, il s’appelle…”