Mardi 2 octobre

Tôt ce matin, j’ai rapidement discuté avec D., que j’aime énormément, et qui voyage actuellement de l’autre côté du monde. Je lui parlais de ma rentrée étrangement facile, comparée aux autres. D. sait que l’Éducation Nationale, je ne la vois pas comme une destinée éternelle.

Et bien évidemment, la journée sera très laide. Professionnellement, administrativement. Alors, pour conjurer le blues qui rend désagréable, dans le RER, je conjure tout ce que je peux de sens. Donner un coup de pied dans la braise de la journée, en espérant que les éclats brûlants qui volèteront suffiront à éclairer suffisamment les heures qui viennent de s’écouler.

“Rentrée étrangement facile, tu en viendrai à reconsidérer d’arrêter ou tu cherches encore autre chose ?“ m’a-t-il demandé.

Alors D., aujourd’hui il y a eu :

– Le moment, quand je fais étudier Les Autres aux quatrièmes, toujours le même, où le silence tombe, où la tension, très doucement, prend tous les ados sans exception dans ses filets. Jusque là, ça bavardait un peu, ça rigolait fort quand l’héroïne hurle, au début. Mais quand Nicole Kidman murmure “Les domestiques ont disparu, il y a huit jours.”, toujours, ils s’engouffrent, tous, dans la maison. Jusqu’au bout. À chercher désespérément à quel personnage d’identifier – ce n’est pas possible – à relever les indices, tellement fiers quand ils découvrent un détail caché.

– La remise du devoir, peut-être le plus beau de ma carrière, par une élève dévorée par l’envie d’écrire. Quinze entrées du questionnaire de Proust, rédigé en un texte splendide, en forme de croissant de lune. “Même les césures ont du sens.”, remarque G., dont c’est le métier.

Elle est en troisième. Et je me refuse à dire qu’elle “a tout compris”. Mais trouver ce dont elle a besoin, vraiment besoin – lectures plus complexes, exercices d’écriture, points de grammaires extrêmement précis – est un défi merveilleux à relever.

– Le travail sur le plus-que-parfait de toute une classe. Qui comprend, enfin, pourquoi ce temps existe : “En fait, il parle d’un passé tellement spécial, qu’il faut un temps rien qu’à lui pour le dire… Mais attendez… en fait c’est pareil pour tous les temps ! Avec juste quelques lettres à la fin d’un verbe, on sait quand on est… Mais comment c’est possible, dans les autres langues ça n’est pas pareil ?”

La conjugaison qui ouvre les portes du temps. À chacun son Tardis.

– Le karaoké improvisé par trois collègues en salle des profs. Juste comme ça, parce que l’envie les en a pris. Ils n’ont forcé personne, ça a duré huit minutes, et ils ont, ensuite, repris sagement leur boulot. Beaucoup de chaleur.

– Le travail avec Monsieur Vivi. Au jour le jour, faire avancer les multiples projets que nous avons en commun, en discuter, les présenter aux élèves de la section Glee. Voir nos idées s’évaporer en fumée ou, miraculeusement, prendre forme.

– La réunion des troisièmes Glee, justement, sur l’orientation, et le moment où ils doivent effectuer un jeu de rôle. Thème : “l’entretien d’embauche.” Les Glee sont extrêmement à l’aise sur scène, ils auraient pu dérouter le truc, en faire des tonnes. Au lieu de cela, ils se servent de ce qu’ils ont appris pour produire quelque chose de propre et convenable. Parce que c’est le comportement décent à apporter. Énormément de respect pour eux aujourd’hui.

Voilà D. J’aimerais savoir si ça suffit, mais comme chaque jour, les braises éblouissent et, trop tard, s’évaporent dans le néant, même quand on tente de les retenir en les fixant sur un journal.

Alors je continue. Je reconsidère et je poursuis.

Banal paradoxe.

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