Vendredi 5 octobre

“Montaigne, comme montagne”, sort un des gamins de troisième Glee – je ne sais plus lequel – quand son voisin lui demande comment on orthographie le nom de l’auteur des Essais.

Une montagne, c’est un peu ce qu’ils ont gravi, les troisième, aujourd’hui. Combo. Saint Augustin et Montaigne pour les uns, Rousseau pour les autres, un peu plus avancés, dans leur découverte de l’autobiographie.

Aujourd’hui un cours sans concession. Lecture analytique de texte, analyse des remarques faites, prise de note, synthèse.

Et ça fonctionne.

Dans les deux troisièmes, les gamins suivent. Adhèrent. Chacun à son niveau parvient à entrer dans le sens du texte, à y trouver quelque chose.

Dans le RER, je me rengorge béatement et sottement auprès de T.

“En fait, si le cours est vraiment bien préparé, ça peut marcher ! C’est pas une histoire de REP+, c’est pas une histoire d’être à Ylisse. Faut juste se donner.
– Il suffit de bien bosser son cours, c’est ce que tu dis, rétorque T. qui, avec sa délicatesse habituelle, me fait comprendre ce que ce discours peut avoir de grotesque et de blessant.”

Bien sûr que ce n’est pas ce que je voulais dire. Ces heures auraient pu partir en vrille, si les élèves s’étaient pointés surexcités, si l’un d’entre eux s’était mis en tête de provoquer les autres, s’il y avait eu un incident dans la cours si… si… tellement de si.

Je voulais juste, en disant ça, remercier T. T. avec qui je travaille depuis trois ans, avec qui j’ai co-enseigné pendant un an. Qui n’a jamais dévié de ce principe, d’une pureté absolue : ne proposer aux élèves que des cours dignes. Jamais au rabais.

Et cette année, j’ai décidé de m’y astreindre, également. De ne jamais céder à la facilité de photocopier un exercice du manuel à l’arrache parce que c’est dimanche soir et que j’ai plus le temps, de ne pas tout à fait relire les questions, de répondre approximativement à ce que demandent les mômes. Parce que bon, après tout, en REP+, du moment qu’ils pigent à peu près, qu’ils sont heureux d’aller à l’école, qu’ils sont apaisés et bossent un peu, ça suffit.

Plus jamais ça. Ces trois études de texte, Saint Augustin, Montaigne et Rousseau, je les ai bossées avec autant d’exigence que lorsque j’étais en prépa. L’expérience, le fait de bosser avec T. et d’autres collègues que j’admire ont fini leur lente maturation : comme à peu près tout le reste dans la vie, il faut assumer. Et j’assume, une fois pour toute, après onze ans de boulot, que je veux permettre aux mômes de grimper les cimes de Montaigne. Tant pis si préparer le trajet prend infiniment plus de temps. J’ai trente-six balais et mes yeux décillent, comme lorsque j’ai découvert, adolescent, le terrifiant pouvoir de la lecture : il est des auteurs qui m’ont apporté des infinis, je ne les refuserai pas à des gamins de “quartiers difficiles.”

Deux heures à ne parler qu’à leur intelligence. Pour plein de raisons et de hasards, ça fonctionne. Et ils sont très beaux, à se rendre compte que la vanité du père Rousseau cache peut-être autre chose que des névroses de gosse et une envie maladive de plaire.

L’année va être longue. Et pour tout un tas de raisons, cette décision de ne pas céder sur ce que je veux faire explorer aux élèves risque d’être mise à rude épreuve.

Qu’importe.

Onze années, c’est le temps qu’il m’a fallu pour comprendre ce que mon masque de prof attendait de moi.

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