Vendredi 12 octobre

Hildegarde est une grande fille brune, qui traine un corps momentanément trop grand pour elle et une hargne toute adolescente dans les couloirs du collège Ylisse. Hildegarde parle fort, très très fort, et jure tout ce qu’elle peut. (Il m’a fallu deux bonnes semaines pour la convaincre que “putain” est une insulte).
Et bien entendu, Hildegarde n’aime pas le français. Parce que ça sert à rien, “que je parle déjà français, t’façon !”
Je suis pas très bon avec ce genre d’élèves, qui ont tendance à me faire perdre toute patience. J’ai systématiquement l’impression d’avoir le même âge que ce genre de mômes, et je descends au niveau de la cours de récréation. Autant dire que les cours de la quatrième Bulbizarre, dans laquelle elle s’est retrouvée, ne se passent pas toujours dans la plus grande sérénité.
Ce matin, Hildegarde a entre les mains le texte qu’elle doit lire à l’oral, devant tout le monde. C’est l’une de mes marottes : entraîner les élèves à la lecture orale. Je ne supporte plus de les voir se galérer à annoner des mots les uns à la suite des autres en transpirant à grosses gouttes, sans en retirer le moindre plaisir. Alors en s’entraîne. De cours extraits, dont il faut prendre soin. Aujourd’hui, c’est au tour d’Hildegarde. Un extrait d’“Apparition”, de Maupassant.
Pour la première fois de ma vie – et de la vie de ses camarades, si j’en juge par leurs regards – Hildegarde lit doucement, comme impressionnée par les mots qu’elle déploie. La lecture n’est pas parfaite, loin de là, mais on distingue les formes de l’histoire. Et les autres élèves écoutent, avec un vrai silence.
“Voilà !” brame-t-elle, une fois qu’elle a terminé.
“C’était trop beau, clame une copine. Vous savez, en vrai, Hildegarde, elle est intelligente, hein.
– N’importe quoi ! Laisse-moi tranquille !” réplique l’autre, en agitant des mains comme des battoirs à linge.
N’empêche qu’elle passera la fin de l’heure, plongée dans les ateliers de conjugaison, entièrement concentrée. En fin d’heure, elle me rapporte sa fiche bilan de travail :
“Mais je sais que quand je veux, je peux réussir, c’est pas la peine de le dire hein ! Laissez-moi tranquille !”
Et elle sort, furieuse. Me laissant médusé, devant ce champ de ruine d’estime de soi. Sa pote s’approche à son tour.
“Le répétez pas, mais elle aime bien le français.”
Ah.