
Les revoilà, aussi irréductibles que les troupes de Huns : les réunions de remise de bulletins du samedi matin. La logique derrière cet horaire impie, étant que certains parents ne peuvent venir en soirée du fait de leur travail.
Les bonnes intentions n’ont que très peu de pouvoir lorsqu’à 8h20, je m’installe, avec Monsieur Vivi, en salle 204, pour recevoir les parents de troisième Glee. Et comme à chaque fois, l’expérience sera à la fois épuisante, réjouissante et exaspérante.
Exaspérante lorsque je reçois ce premier papa, arc-bouté sur le fait que sa fille sera médecin. Sa fille – en troisième donc – est une gamine fort sympathique. Mais qui, alors qu’elle est née à vingt kilomètres de là, ne parle pas correctement français. Et le papa en question refuse l’idée que, peut-être, son enfant n’a pas les capacités pour devenir neurochirurgienne. Forcément, elle ne travaille pas assez, l’école ne joue pas son rôle, elle doit venir plus tôt pour étudier, se socialiser, lire, écrire, s’exprimer. Tout, en fait. Toujours plus d’école. Cela fait trois ans que ça dure, me confie Monsieur Vivi. Et je vois le scénario classique se mettre en place : Leona passera en Seconde Générale en appel, et passera une année à se demander qui sont ces gens qui lui parlent chinois et attendent qu’elle réponde dans la même langue. Les trésors de diplomatie de mes collègues n’y ont rien changé.
Alors je suis infect. Médecin ? Non monsieur, on va d’abord parler de l’issue de la troisième, parce que la seconde générale n’est pas du tout possible actuellement. Laissez-moi finir, les dispositifs mis en place ne fonctionnent pas et ne peuvent pas tout, il faut envisager d’autres orientations. Non, monsieur, c’est comme ça, dès lundi, il y aura un rendez-vous avec la conseillère d’orientation. Elle préparera un rapport, et nous nous reverrons avec la principale. Au revoir AU REVOIR monsieur.
Je déteste faire ça. Et pour tout dire, on n’est jamais à l’abri d’une métamorphose totale, peut-être Leona se révélera-t-elle cette année, une élève dont la futur est en seconde générale. Mais il est essentiel que l’idée d’une autre orientation fasse route dans l’esprit de son père, et si cela doit passer par l’aigre et désagréable Monsieur Samovar, so be it.
“Vous en parlez avec Leona, de ses études ? est l’une de mes premières questions.
– Bien sûr que non, elle sait.
– Vous êtes sûre de vouloir travailler dans la médecine Leona ?
– Je sais que je voudrais travailler avec des médicaments. Dans le magasin des médicaments.
– Vous voyez ? Médecine.”
Réjouissante, quand nous recevons les parents de Jewel et Kenneth. Sœur et frère jumeaux. Jewel est l’archétype du pilier. Depuis trois ans, elle travaille avec sérieux, fait rarement la tronche et, surtout, sait attendre. Lorsque le cours s’enlise, lorsque ce qui se passe ne la fait pas avancer elle, spécifiquement, elle patiente. Relis les mots écrits avant, compulse la suite du manuel. Les cours, c’est comme ça. Et c’est normal. Jewel remplacera toujours un absent dans le projet musical, prendra toujours la parole dans des débats que personne ne veut lancer.
À ses côtés, Kenneth, sorte de Pierrot, dont l’essentiel de la concentration passe dans le fait de ne pas perdre son matériel et ses lunettes. Kenneth passe son temps à égarer ses affaires. Pas cette année. Cette année, son objectif est de vaincre sa distraction. Et c’est un combat splendide. Parce que, sur tous les autres points, Kenneth brille. À quatorze ans, il manie le français avec plus de précision que beaucoup d’adultes, et comprend à une vitesse stupéfiante. Et sur scène, ce môme qui, actuellement, se tient raide sur son siège, se métamorphose en une bête de scène.
À leurs côtés, le papa rayonne. Qu’on ait pris un bon quart d’heure pour lui dire que tout va bien. Parce que ça aussi, c’est essentiel.
Et tant, tant d’autres. Tant d’histoires à venir cette année, qu’il faudra porter.
Mais après avoir dormi.