Mardi 6 novembre

“Ah, au fait Roog, c’est pour vous.”

Il est le dernier à sortir de la classe. J’ai fait exprès, en le retenant pour un prétexte débile. Il se retourne et reçoit pile dans les mains – pour une fois, j’ai bien visé – un petit sac en plastique. Le gamin me dévisage.

“C’est quoi ?
– Regardez.”

Il fouille dans le sac et en extrait une petite figurine de Zoro, de One Piece. Le visage habituellement rigolard du gamin affiche la stupéfaction la plus totale.

“Mais pourquoi ?”

Je hausse les épaules.

“J’étais au Japon. J’ai vu ça et j’ai pensé à vous, vous l’aimez bien, ce personnage.”

Je ne pouvais pas lui dire le truc d’adulte.

“Parce que vous êtes extrêmement intelligent, presque autant que vous pouvez être insupportable. Que vous êtes attiré par des trucs sombres, que vous vous demandez si vous devez suivre le chemin de l’école ou laisser tomber et faire n’importe quoi. Le côté obscur a besoin de gens comme vous, intelligents et un peu faibles. Parce qu’il y a une petite lumière chez vous. Que vous êtes le seul à vous être excusé, à avoir vraiment eu honte, quand je vous ai engueulé, vous et vos copains, parce que vous vous en preniez à une fille de la classe qui avait décidé de s’habiller plus court que d’habitude. Parce que c’est ma façon de vous inciter à parier sur l’avenir, à tenter de devenir une bonne personne.”

Alors je rajoute, prof maladroit quand même :

“Il y en a plein d’autres des figurines comme ça, beaucoup plus grande… Après, faut aller au Japon… Ça nécessite de pas mal bosser.”

Roog ne réagit pas. Le petit Zoro entre les doigts, il continue à me dévisager.

“Vous avez pensé à moi.
– Oui.
– Vous avez pensé à moi. Merci.”

J’ignore si les deux phrases sont liées ou s’il se montre poli. Lentement, il sort. Je le recroiserai une heure plus tard, dans un couloir, à la récréation. Il me tourne le dos, discute avec ses potes, dans le plus grand sérieux.

“Et il a pensé à moi !”

Onze ans après, je reste totalement incapable de les prévoir, les ados.

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