Mercredi 14 novembre

Cérémonie de remise des brevets de nos anciens troisièmes. Ils sont peu, environ soixante-dix. La promotion la plus compliquée à laquelle j’ai enseigné. Je me retrouve donc à grincer violemment des dents à en faire honte à Trump quand il doit formuler une phrase de plus de sept mots. J’ignore pourquoi, mais je voue une immense détestation à ce genre de cérémonies républicaines. Mes arguments sont, je le reconnais volontiers dans les conversations, assez faibles, mais il n’y a rien à faire : huit fois dans la soirée, j’envisage de me noyer dans le Tropicana servi en fin de discours.

Mais je suis un grand garçon, je sais me tenir, et je retrouve mon calme en respirant, en écoutant les troisièmes Glee qui assurent l’ambiance musicale de la soirée, et en essayant de me rappeler des prénoms des mômes qui viennent récupérer leur diplôme et leur médaille. Et comme tous les ans, j’en suis souvent incapable. Le phénomène se poursuit : une fois que je ne suis plus leur prof, la très grande majorité des gamins disparaît de mon radar. Ceux dont je m’occupe prennent trop de place pour les souvenirs.

Peut-être le sentent-ils, seuls deux d’entre eux viendront me parler ce soir-là. Jézégonde (en vrai, elle a un nom presque aussi laid), toujours vive, souriante et gracieuse, qui se contente d’un “merci” éloquent.

Et Daria, sans doute mon élève préférée de l’année dernière, dont la morgue de troisième a laissé la place à une réserve amusée.

“Vous aviez raison Monsieur.
– A quel sujet ?
– La seconde. Ca change beaucoup, ça me plaît, mais c’est pas non plus miraculeux. Il y a plein de trucs qui me plaisaient pas au collège que je retrouve.
– Comme quoi ?
– Les gens m’énervent, j’ai l’impression de perdre mon temps, je m’ennuie parfois…
– Et vous comprenez pourquoi ?
– Ben vous l’aviez dit l’année dernière, au sujet de je sais plus quel texte. Ses problèmes, on les porte avec soi. Du coup, j’essaye de changer.
– Et ça marche ?“

Elle m’adresse un sourire de trois centimètres, qui correspond chez elle à une franche rigolade.

“Ca marche pour vous ?”

Et la jeune fille se détourne, après un dernier signe de tête.

On rentrera beaucoup trop tard, avec T. Problèmes de RER.

Tout est tellement compliqué.

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