
Aujourd’hui, pas de voix.
Je connais les symptômes, j’ai été stupide. J’ai bossé comme à l’habitude hier et aujourd’hui, ma voix est “éteinte”.
“C’est marrant, me dit le docteur T. en remplissant mon ordonnance. On accuse tout le temps les profs d’être en congé maladie, mais vous passez votre temps dans un bouillon de culture, et sans voix, je ne sais pas comment vous vous en sortiriez.”
Je me retiens de l’embrasser (mais je suis un nid à microbes) et je ressors, emmitouflé dans mon écharpe interminable.
Le monde est toujours un peu étrange, quand on a un arrêt maladie à la main. Comme si on ne devait pas être là. On est un peu fantôme, notre silhouette n’appartient pas à ces rues, elle devrait être en salle 131, à éplucher les stances de Rodrigue avec les élèves.
Je suis les péripéties de la journée, par mails et rapports d’incident interposés. C’est immense, une journée de collège en fait. Rahal a essayé de sortir en douce du CDI, Eilie s’est bastonnée dans les couloirs, j’ai raté deux réunions, des élèves affolés m’ont envoyé les photos de leurs devoirs, craignant que je les colle “parce que vous avez dit que c’était aujourd’hui et pas un autre moment qu’il fallait les rendre, monsieur !” (il faut croire que je continue à ressembler à leur yeux à un bizarre combo de Bozo le clown et de l’empereur Palpatine), les élèves de troisième Bazoukan m’engueulent sur l’ENT parce qu’ils avaient hâte de terminer leur dossier sur La ferme des animaux (les troisièmes Bazoukan en font un peu beaucoup en ce moment) et les troisièmes Glee me tannent pour que je leur donne de nouvelles références d’autobiographie à lire.
De loin, tout ça ressemble à un bazar sans nom. Je me demande comment on peut faire pour y tenir sans devenir totalement dingue.
Peut-être de temps en temps, en perdant la voix, et en prenant un peu de distance.