Samedi 17 novembre

Lecteur mon amour,

Il fut un temps lointain où, moi-même collégien, je dépliais mon bulletin, les doigts tremblants et le regard de mes parents posés sur moi style tronçonneuse de Damoclès, et je parcourais le papelard auquel étaient suspendus mes espoirs, mes doutes et éventuellement mes cadeaux de Noël. Ça prenait cinq minutes chrono, il y avait une moyenne par matière et cinq mots d’appréciations à tout casser.

C’est vrai que c’était un peu sec, aussi, quand je suis rentré dans la profession, j’ai trouvé chouette que l’on nous demande de développer un peu plus nos commentaires parce que “travail moyen”, c’était un brin cryptique, sans compter que “travail moyen”, j’y ai eu le droit en EPS même la fois où, suant et transpirant, j’ai arraché à un 16/20 en badminton (#tulesensletraumatismedugarsnulensport).

Arrive l’évaluation par compétence. Et là, ça devient un peu chaud cacao. Nous devons reporter les notes de nos élèves, ainsi que les degrés d’acquisition de compétence sur le logiciel que nous employons, Pronote pour ne par le nommer. Nous voilà donc à expliquer, à chaque rencontre parents-professeurs, que les compétences sont désormais déterminantes dans le parcours scolaire des mômes, quand bien même nombre de géniteurs continuent à nous demander : “Oui d’accord, mais il a eu la moyenne ou pas ?” (si vous ne comprenez rien aux compétences, n’hésitez pas à demander, je ne suis pas ici que pour raconter des clowneries).

C’est compréhensible, changer les habitudes est un long processus.

Mais cette année, c’est le pomponeau de la pomponette, la foire à la saucisse, bref un bazar digne d’une fin de saison de Doctor Who.

Parce que voilà. Cheffe et Chef Adjoint ont remarqué que tous les profs n’évaluent pas leurs élèves sur les mêmes compétences. Par exemple, il m’arrive fréquemment de me demander si mes élèves sont capables de “Déclamer du Racine, que quand tu penses à Andromaque, cette vidéo du petit chien à trois pattes, elle te paraitra hilarante en comparaison.” tandis que T., plus sagement, demandera à ses élèves à lui de “Savoir lire un texte de façon expressive” (et après on se demande pourquoi il est plus populaire que moi). Or, sur Pronote, la compétence Racine, Andromaque, tout ça, n’apparaît pas ! Comment faire ?
Une personne rationnelle dirait qu’on n’a qu’à s’aligner sur les compétences qui sont évaluées au brevet des collèges, et comme ça, pif paf, ce serait réglé rapidement.

Pif paf. Rapidement.

Naïf enfant.

Nous sommes dans l’ÉDUCATION NATIONALE.

Or donc, cette année, on nous demande d’utiliser un DEUXIÈME logiciel en plus de Pronote, dans lequel nous créerons toutes les compétences que nous voulons évaluer. Le logiciel en question s’appelle Sacoche et fait passer le site impots.gouv.fr pour la montage du fun.

CE QUI VEUT DIRE.

Qu’à la prochaine remise des bulletins aux parents on leur filera :

1. Un bulletin de notes édité sur Pronote.

2. Les appréciations écrites par les profs.

3. Un bulletin de compétences édité sur Sacoche.

Moi je dis, le marché du livre va se casser la figure, parce que le temps que pouvait passer un parent à s’envoyer les oeuvres complètes de Tolstoï sera désormais consacré à tenter de déchiffrer ledit bulletin.

Oh et attends, c’est pas fini ! Comment évalue-t-on une compétence, quand on est prof. Eh bien par exemple, en dictée, on regarde si Jézégonde a bien accordé les verbes comme il faut et, dans la compétence “savoir accorder les verbes tout bien comme il faut” on inscrira (et je ne plaisante pas) :
– Deux points rouges si elle ne maîtrise pas la compétence.
– Un point rouge si elle commence à la maîtriser.
– Un point vert si elle la maîtrise correctement.
– Deux points verts si elle la maîtrise parfaitement.

D’après le formateur qui nous a présenté le bazar, c’est beaucoup plus intuitif que d’inscrire bêtement “maîtrisé” ou “non maîtrisé”.

Oh. Et dois-je te précisé que cette varicelle de points verts et rouges, on les rend SUR. DES. FEUILLES. EN NOIR ET BLANC ?????

(Bonus : si pour une raison quelconque, ton ordinateur refuse s’accorder avec l’un ou l’autre des logiciel, eh ben tu es prié de bien aller t’asseoir sur un cactus)

Ça te paraît chiant et absurde, niveau Kafka au carré ? Alors imagine maintenant des parents ne parlant pas français ou presque pas, qui tentent désespérément de suivre les études de leurs mômes. Imagine des gamins pour qui l’école est déjà un milieu pas très accueillant mais qui s’accrochent. Et les voilà qui se retrouve face à cette bouillie indigeste.

La discrimination sociale peut se cacher partout, même dans les bulletins scolaires.

Sur ce je te laisse, faut que je convertisse ce 15/20 (je mets des notes sur 20, je suis soooo 1999), en points Sacoche.

Bisous. (compétence “être trop familier” validée).

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