
“Au revoir monsieur, on finit le travail jeudi, du coup !”
Les troisièmes Bazoukan quittent tranquillement la classe, après avoir remis les chaises en place. Je jette un coup d’oeil au sol. C’est idiot, mais depuis mes premières années, où mes heures s’achevaient dans le sang, les larmes et les boulettes de papier, je ressens une sotte bouffée de fierté lorsque le lino reste impeccable.
Les gamins prennent le temps de dire au revoir. Je suis heureux. Peut-être qu’après onze ans, j’ai réussi à trouver l’équilibre qui me convient entre exigences et familiarité. En contrôle.
Pas le temps de pavoiser davantage, la salle va être occupée par une collègue et sa classe, je range mes affaire.
“Bonjour monsieur.”
Dans l’encadrement de la salle, se tient Arès. Arès, c’est un élève de la mythique cinquième Glee, de l’année dernière, cette classe pour laquelle j’ai été fou. Arès le plus chouchou de mes élèves chouchou. J’ai cessé d’être leur prof à cause de l’immense affection que je leur portais, et lui plus qu’à tous les autres. Arès maladroit, cultivé, orphelin, curieux, feignasse, hyper-sensible.
“Bonjour Arès.
– Elle se passe bien votre année ?
– Oui et la votre ?
– On a dû vous le dire que je travaille pas assez. Mais c’est juste dans deux matières hein. Parce que je m’entends pas avec les profs.”
Il a débité ses phrases à toute vitesse et sans ponctuation. Il est venu me voir, lui qui se contente de me saluer depuis le début de l’année, pour me dire ça. Je réceptionne donc les mots disloqués avec le plus de prudence possible, vu le peu de temps dont je dispose et l’intimité toute relative que nous offre l’encadrement de la porte.
“C’est quelque chose qui continue à vous poursuivre, alors. Comme l’année dernière.”
Je connais Arès. Il va baisser les yeux et sourire. Les anglais disent “sheepishly”. Timidement, docilement, un peu comme un mouton. Ça lui convient bien, dans ces moments il…
Arès me plante ses iris dans la face. Il a beaucoup grandi. L’homme qu’il sera s’est déjà emparé de lui. Son adolescence n’est plus une errance, elle vogue vers une silhouette. Moins trapue que ce que je supposais. Mais plus assurée aussi. Sa voix est infiniment plus assurée. Moins rocailleuse aussi :
“Vous nous disiez qu’il faut être en paix avec qui on est. Je suis comme ça, je crois que ça ne changera pas.
– Et le côté “être en paix” ?”
Il est là, le sourire timide. Et la voix qui me transporte un an en arrière.
“On vous aura, l’année prochaine ?”
Peut-être qu’après onze ans, j’ai réussi à trouver l’équilibre qui me convient entre exigences et familiarité. En contrôle.