Mardi 20 novembre

Comme tous les mardi matin, j’attends un peu plus longtemps, à la récréation de 10h30, que les troisièmes Glee reviennent du conservatoire de musique où ils effectuent deux de leurs sept heures hebdomadaires de musique. 

Je patiente près de la vie scolaire, où doivent arriver les élèves. Et en un quart d’heure durant lequel je suis là, les AED et les CPE doivent :

– Gérer deux classes dont les professeurs sont absents. Cris et bonds dans tous les sens, au milieu desquels il faut déterminer qui veut aller bavasser avec les potes en salle de perm réviser studieusement en salle de permanence les évaluations à venir et qui veut aller lire les derniers mangas au CDI se documenter sur un point quelque peu obscur du programme au CDI.

– Au milieu de tout ce bazar, une choupinette de cinquième Glee se plie en deux, terrassée par un violent mal de ventre. Evidemment, quinze mômes s’attroupent autour d’elle menaçant de l’étouffer et forçant une surveillante d’un mètre soixante dix à se lancer dans la mêlée, ambiance bagarre de saloon.

– Bien entendu, c’est à ce moment que deux quatrièmes ayant tranquillou billou choisi de sécher les cours tentent de se faufiler devant la vie scolaire. L’AED au coeur du chaos de cinquièmes les repère avec une précision qui ferait passer un Terminator pour un PC sous Windows 3.11 et leur intime fissa et d’une voix de stentor de retourner en cours.

– Pendant ce temps, une maman ne parlant pas français ni la poignée de langues connue par les adultes présents arrive pour ce qui semble être un rendez-vous. L’équipe de surveillants s’affaire à décrypter ses intentions, et me donne très envie de les inviter la prochaine fois que je jouerai aux “Mystères de Pékin”. 

Ma classe arrive. Je lance un “bon courage !” un peu tremblant aux AED. “Oh, ça va aujourd’hui, c’est calme !”, me répondent-ils en souriant.

Lundi 19 novembre

“Au revoir monsieur, on finit le travail jeudi, du coup !”

Les troisièmes Bazoukan quittent tranquillement la classe, après avoir remis les chaises en place. Je jette un coup d’oeil au sol. C’est idiot, mais depuis mes premières années, où mes heures s’achevaient dans le sang, les larmes et les boulettes de papier, je ressens une sotte bouffée de fierté lorsque le lino reste impeccable. 
Les gamins prennent le temps de dire au revoir. Je suis heureux. Peut-être qu’après onze ans, j’ai réussi à trouver l’équilibre qui me convient entre exigences et familiarité. En contrôle. 

Pas le temps de pavoiser davantage, la salle va être occupée par une collègue et sa classe, je range mes affaire.

“Bonjour monsieur.”

Dans l’encadrement de la salle, se tient Arès. Arès, c’est un élève de la mythique cinquième Glee, de l’année dernière, cette classe pour laquelle j’ai été fou. Arès le plus chouchou de mes élèves chouchou. J’ai cessé d’être leur prof à cause de l’immense affection que je leur portais, et lui plus qu’à tous les autres. Arès maladroit, cultivé, orphelin, curieux, feignasse, hyper-sensible. 

“Bonjour Arès.
– Elle se passe bien votre année ?
– Oui et la votre ?
– On a dû vous le dire que je travaille pas assez. Mais c’est juste dans deux matières hein. Parce que je m’entends pas avec les profs.”

Il a débité ses phrases à toute vitesse et sans ponctuation. Il est venu me voir, lui qui se contente de me saluer depuis le début de l’année, pour me dire ça. Je réceptionne donc les mots disloqués avec le plus de prudence possible, vu le peu de temps dont je dispose et l’intimité toute relative que nous offre l’encadrement de la porte. 

“C’est quelque chose qui continue à vous poursuivre, alors. Comme l’année dernière.”

Je connais Arès. Il va baisser les yeux et sourire. Les anglais disent “sheepishly”. Timidement, docilement, un peu comme un mouton. Ça lui convient bien, dans ces moments il…

Arès me plante ses iris dans la face. Il a beaucoup grandi. L’homme qu’il sera s’est déjà emparé de lui. Son adolescence n’est plus une errance, elle vogue vers une silhouette. Moins trapue que ce que je supposais. Mais plus assurée aussi. Sa voix est infiniment plus assurée. Moins rocailleuse aussi :

“Vous nous disiez qu’il faut être en paix avec qui on est. Je suis comme ça, je crois que ça ne changera pas.
– Et le côté “être en paix” ?”

Il est là, le sourire timide. Et la voix qui me transporte un an en arrière.

“On vous aura, l’année prochaine ?”

Peut-être qu’après onze ans, j’ai réussi à trouver l’équilibre qui me convient entre exigences et familiarité. En contrôle.

Samedi 17 novembre

Lecteur mon amour,

Il fut un temps lointain où, moi-même collégien, je dépliais mon bulletin, les doigts tremblants et le regard de mes parents posés sur moi style tronçonneuse de Damoclès, et je parcourais le papelard auquel étaient suspendus mes espoirs, mes doutes et éventuellement mes cadeaux de Noël. Ça prenait cinq minutes chrono, il y avait une moyenne par matière et cinq mots d’appréciations à tout casser.

C’est vrai que c’était un peu sec, aussi, quand je suis rentré dans la profession, j’ai trouvé chouette que l’on nous demande de développer un peu plus nos commentaires parce que “travail moyen”, c’était un brin cryptique, sans compter que “travail moyen”, j’y ai eu le droit en EPS même la fois où, suant et transpirant, j’ai arraché à un 16/20 en badminton (#tulesensletraumatismedugarsnulensport).

Arrive l’évaluation par compétence. Et là, ça devient un peu chaud cacao. Nous devons reporter les notes de nos élèves, ainsi que les degrés d’acquisition de compétence sur le logiciel que nous employons, Pronote pour ne par le nommer. Nous voilà donc à expliquer, à chaque rencontre parents-professeurs, que les compétences sont désormais déterminantes dans le parcours scolaire des mômes, quand bien même nombre de géniteurs continuent à nous demander : “Oui d’accord, mais il a eu la moyenne ou pas ?” (si vous ne comprenez rien aux compétences, n’hésitez pas à demander, je ne suis pas ici que pour raconter des clowneries).

C’est compréhensible, changer les habitudes est un long processus.

Mais cette année, c’est le pomponeau de la pomponette, la foire à la saucisse, bref un bazar digne d’une fin de saison de Doctor Who.

Parce que voilà. Cheffe et Chef Adjoint ont remarqué que tous les profs n’évaluent pas leurs élèves sur les mêmes compétences. Par exemple, il m’arrive fréquemment de me demander si mes élèves sont capables de “Déclamer du Racine, que quand tu penses à Andromaque, cette vidéo du petit chien à trois pattes, elle te paraitra hilarante en comparaison.” tandis que T., plus sagement, demandera à ses élèves à lui de “Savoir lire un texte de façon expressive” (et après on se demande pourquoi il est plus populaire que moi). Or, sur Pronote, la compétence Racine, Andromaque, tout ça, n’apparaît pas ! Comment faire ?
Une personne rationnelle dirait qu’on n’a qu’à s’aligner sur les compétences qui sont évaluées au brevet des collèges, et comme ça, pif paf, ce serait réglé rapidement.

Pif paf. Rapidement.

Naïf enfant.

Nous sommes dans l’ÉDUCATION NATIONALE.

Or donc, cette année, on nous demande d’utiliser un DEUXIÈME logiciel en plus de Pronote, dans lequel nous créerons toutes les compétences que nous voulons évaluer. Le logiciel en question s’appelle Sacoche et fait passer le site impots.gouv.fr pour la montage du fun.

CE QUI VEUT DIRE.

Qu’à la prochaine remise des bulletins aux parents on leur filera :

1. Un bulletin de notes édité sur Pronote.

2. Les appréciations écrites par les profs.

3. Un bulletin de compétences édité sur Sacoche.

Moi je dis, le marché du livre va se casser la figure, parce que le temps que pouvait passer un parent à s’envoyer les oeuvres complètes de Tolstoï sera désormais consacré à tenter de déchiffrer ledit bulletin.

Oh et attends, c’est pas fini ! Comment évalue-t-on une compétence, quand on est prof. Eh bien par exemple, en dictée, on regarde si Jézégonde a bien accordé les verbes comme il faut et, dans la compétence “savoir accorder les verbes tout bien comme il faut” on inscrira (et je ne plaisante pas) :
– Deux points rouges si elle ne maîtrise pas la compétence.
– Un point rouge si elle commence à la maîtriser.
– Un point vert si elle la maîtrise correctement.
– Deux points verts si elle la maîtrise parfaitement.

D’après le formateur qui nous a présenté le bazar, c’est beaucoup plus intuitif que d’inscrire bêtement “maîtrisé” ou “non maîtrisé”.

Oh. Et dois-je te précisé que cette varicelle de points verts et rouges, on les rend SUR. DES. FEUILLES. EN NOIR ET BLANC ?????

(Bonus : si pour une raison quelconque, ton ordinateur refuse s’accorder avec l’un ou l’autre des logiciel, eh ben tu es prié de bien aller t’asseoir sur un cactus)

Ça te paraît chiant et absurde, niveau Kafka au carré ? Alors imagine maintenant des parents ne parlant pas français ou presque pas, qui tentent désespérément de suivre les études de leurs mômes. Imagine des gamins pour qui l’école est déjà un milieu pas très accueillant mais qui s’accrochent. Et les voilà qui se retrouve face à cette bouillie indigeste.

La discrimination sociale peut se cacher partout, même dans les bulletins scolaires.

Sur ce je te laisse, faut que je convertisse ce 15/20 (je mets des notes sur 20, je suis soooo 1999), en points Sacoche.

Bisous. (compétence “être trop familier” validée).

Vendredi 16 novembre

Aujourd’hui, pas de voix.

Je connais les symptômes, j’ai été stupide. J’ai bossé comme à l’habitude hier et aujourd’hui, ma voix est “éteinte”.

“C’est marrant, me dit le docteur T. en remplissant mon ordonnance. On accuse tout le temps les profs d’être en congé maladie, mais vous passez votre temps dans un bouillon de culture, et sans voix, je ne sais pas comment vous vous en sortiriez.”

Je me retiens de l’embrasser (mais je suis un nid à microbes) et je ressors, emmitouflé dans mon écharpe interminable.

Le monde est toujours un peu étrange, quand on a un arrêt maladie à la main. Comme si on ne devait pas être là. On est un peu fantôme, notre silhouette n’appartient pas à ces rues, elle devrait être en salle 131, à éplucher les stances de Rodrigue avec les élèves.

Je suis les péripéties de la journée, par mails et rapports d’incident interposés. C’est immense, une journée de collège en fait. Rahal a essayé de sortir en douce du CDI, Eilie s’est bastonnée dans les couloirs, j’ai raté deux réunions, des élèves affolés m’ont envoyé les photos de leurs devoirs, craignant que je les colle “parce que  vous avez dit que c’était aujourd’hui et pas un autre moment qu’il fallait les rendre, monsieur !” (il faut croire que je continue à ressembler à leur yeux à un bizarre combo de Bozo le clown et de l’empereur Palpatine), les élèves de troisième Bazoukan m’engueulent sur l’ENT parce qu’ils avaient hâte de terminer leur dossier sur La ferme des animaux (les troisièmes Bazoukan en font un peu beaucoup en ce moment) et les troisièmes Glee me tannent pour que je leur donne de nouvelles références d’autobiographie à lire.

De loin, tout ça ressemble à un bazar sans nom. Je me demande comment on peut faire pour y tenir sans devenir totalement dingue.

Peut-être de temps en temps, en perdant la voix, et en prenant un peu de distance.

Jeudi 15 novembre

Fin de la série “j’ai offert un cadeau à un élève” (à lire dans les épisodes précédents).

Ce matin, pendant deux heures, les élèves de troisième Bazoukan travaillent durant deux heures à rédiger un dossier sur La ferme des animaux. Le groupe de Roog – à qui j’avais offert une figurine de Zoro, de One Piece, donc – s’installe tranquillement à sa place et commence à bosser en silence.

A Ylisse, le silence alerte toujours, je me dépêche donc d’aller voir ce qu’ils manigancent. Ils ont le nez collé sur la feuille. Roog a posé son Zoro sur la table, à côté de lui. Et trois autres figurines, une pour chaque élève, lui tiennent compagnie.

“On est un équipage monsieur !”

Ça va vous paraître con, mais j’avais les yeux qui piquaient un tout petit peu.

Mercredi 14 novembre

Cérémonie de remise des brevets de nos anciens troisièmes. Ils sont peu, environ soixante-dix. La promotion la plus compliquée à laquelle j’ai enseigné. Je me retrouve donc à grincer violemment des dents à en faire honte à Trump quand il doit formuler une phrase de plus de sept mots. J’ignore pourquoi, mais je voue une immense détestation à ce genre de cérémonies républicaines. Mes arguments sont, je le reconnais volontiers dans les conversations, assez faibles, mais il n’y a rien à faire : huit fois dans la soirée, j’envisage de me noyer dans le Tropicana servi en fin de discours.

Mais je suis un grand garçon, je sais me tenir, et je retrouve mon calme en respirant, en écoutant les troisièmes Glee qui assurent l’ambiance musicale de la soirée, et en essayant de me rappeler des prénoms des mômes qui viennent récupérer leur diplôme et leur médaille. Et comme tous les ans, j’en suis souvent incapable. Le phénomène se poursuit : une fois que je ne suis plus leur prof, la très grande majorité des gamins disparaît de mon radar. Ceux dont je m’occupe prennent trop de place pour les souvenirs.

Peut-être le sentent-ils, seuls deux d’entre eux viendront me parler ce soir-là. Jézégonde (en vrai, elle a un nom presque aussi laid), toujours vive, souriante et gracieuse, qui se contente d’un “merci” éloquent.

Et Daria, sans doute mon élève préférée de l’année dernière, dont la morgue de troisième a laissé la place à une réserve amusée.

“Vous aviez raison Monsieur.
– A quel sujet ?
– La seconde. Ca change beaucoup, ça me plaît, mais c’est pas non plus miraculeux. Il y a plein de trucs qui me plaisaient pas au collège que je retrouve.
– Comme quoi ?
– Les gens m’énervent, j’ai l’impression de perdre mon temps, je m’ennuie parfois…
– Et vous comprenez pourquoi ?
– Ben vous l’aviez dit l’année dernière, au sujet de je sais plus quel texte. Ses problèmes, on les porte avec soi. Du coup, j’essaye de changer.
– Et ça marche ?“

Elle m’adresse un sourire de trois centimètres, qui correspond chez elle à une franche rigolade.

“Ca marche pour vous ?”

Et la jeune fille se détourne, après un dernier signe de tête.

On rentrera beaucoup trop tard, avec T. Problèmes de RER.

Tout est tellement compliqué.

Mardi 13 novembre

Première dictée en quatrième. J’ai attendu autant que j’ai pu, revu les bases, préparé des exercices personnalisés, mais à un moment, il n’y a pas, il faut se lancer, et les balancer face à l’exercice en lui-même, ne serait-ce que pour les préparer au brevet, l’année prochaine.

C’est compliqué, une dictée. Parce que tout de suite, on repère ceux qui décrochent. Cette année, en quatrième Bulbizarre, cinq d’entre eux se révéleront incapable de dépasser la troisième ligne. Panique de trois autres “Monsieur, ça va trop viiiiiiiite !“ quand bien même, à la cinquième minute, nous avons écrit une phrase et demie.

La dictée, c’est quand Navarre, qui roule des mécaniques et joue les petits kékés depuis le début de l’année baisse la tête, vaincu par un passé simple et refuse d’aller plus loin. C’est quand on constate que Micaiah, cette gamine discrète mais qui gère correctement, est totalement perdue et ne doit ses phrases cohérentes que grâce à sa famille ou à la copine d’à côté. Brutalement, tous sont renvoyés à la même réalité : sais-tu ou pas, former des mots. Et tous retrouvent leurs réflexes de petits enfants. Celui qui lâche son stylo en gémissant, celle qui se prend la tête entre les mains, celui qui balbutie “c’est trop dur… c‘est trop trop dur !”

Moment couperet. Difficile. Essentiel. L’un de ces moments où il faut les balancer, en espérant qu’ils s’envolent.

Et ramasser les morceaux, après…

Lundi 12 novembre

Ce lundi, j’ai fait grève.

Parce que, comme beaucoup de collègues, je suis fatigué.

Fatigué de toujours m’exaspérer face à des mensonges.

Fatigué que l’on prétende se soucier, aux plus hauts échelons de la République, de l’avenir de futurs citoyens, quand ces futurs citoyens sont, à l’instar de l’environnement, de la culture ou des droits des femmes, une foutue variable d’ajustement face à l’éternelle préoccupation : le budget.

Fatigué que l’on refuse d’admettre cette évidence, qu’on la vernisse de pseudo-rationalité, de condescendance envers les enfants comme les adultes.

J’ai fait grève et je sais très bien qu’elle prendra sa place, comme toutes les autres, dans la triste fiction habituelle, des “enfeignants jamais contents”, de la poignée de syndicalistes enragés qui prennent les autres en otage.

Mais je ne renonce pas. Je ne renonce pas, parce qu’il n’y a rien de plus important, parce que si, malgré ma promesse de m’arrêter tôt, je continue à faire ce métier, c’est parce qu’il n’y a rien de plus important.

Et que le cynisme ne peut pas toujours gagner.