Vendredi 30 novembre

Sept heures de cours, après une semaine éreintante. Pour tenir, ne me restent que deux cartouches : la grammaire et la vanité.

Révisions de tous les modes verbaux avec les troisièmes, et des valeurs des temps avec les quatrièmes. Leçons arides et laborieuses au possible. Qui, comme souvent dans ces moments-là, fonctionnent. Se retrouver de temps à autres à explorer un système cohérent, logique, et totalement objectif semble rassurer les mômes à qui on demande le plus souvent d’EXPRIMER, de RESSENTIR, tâches qui en paralysent plus d’un. Chacun repartir avec une jolie carte mentale colorée, réalisée sur une feuille A3, avec le sentiment d’être un explorateur ou un conquérant de ce continent sauvage qu’est la grammaire.

Voilà pour la première cartouche.

La seconde à présent : par trois fois, je m’invente capable de sauver des élèves.

Avec Monsieur Vivi, nous recevons Jowy, l’élève qui nous a mythonné mardi (tu peux aller lire le billet si tu en as envie) et qui, s’apercevant qu’il a reçu un joli rapport d’incident marqué du sceau “Barbie grosse menteuse” vient nous présenter ses excuses.
Dernière tentative pour récupérer le mômes, nous nous inventons coachs de vie. Nous lui expliquons une demie-heure durant que nous ne nous le lâcherons plus, que désormais, nous allons le suivre pas à pas, que nous voulons qu’il se crée un emploi du temps de boulot à la maison, qu’il s’y tienne, que nous allons l’aider à prendre à bras-le-corps ses difficultés. Je fais taire mes bouffées de cynisme en me disant que peut-être ce discours enthousiaste l’aidera à donner le coup de talon lui permettant de remonter à la surface de sa piscine de bobards. On peut toujours croire à un miracle.

Il y aura aussi une dizaine de quatrièmes Alakhazam, qui viendront en cours barbouillés de bleu-blanc-rouge, façon supporters d’un match Lamalou-les-bains vs l’AS Plougoulm.
Quand je demande de ma voix la plus cruelladenferisante s’ils comptent VRAIMENT se pointer comme ça en cours, je lis une légère flamme de rébellion dans leurs yeux. C’est à ce moment que se pointe B.
B. est prof de techno. Trente ans de boîte, vingt-cinq de lycée pro. Fan de métal symphonique et de franc-parler. Il s’apprête à rigoler gentiment à leur blague de môme, pour lui ça n’est pas grave.
Et puis il s’arrête net. Voit qu’il s’apprête à me mettre en porte-à-faux. Et les engueule à son tour. Il lui a fallu un regard. B. est bourrin, bourru, et profondément loyal. Un collègue, tu te mets de son côté devant les mômes, point.
Quand les gamins reviennent, penauds, je leur explique l’importance des limites, dans sa vie comme dans l’espace de travail. Je leur raconte les casual  Fridays des entreprises, le respect. Ils hochent la tête, contrits mais attentifs. Et finissent par intégrer le cours en souriant. Sans doute de s’en sortir à si bon compte, peut-être, qui sait, ayant un brin pigé.

Et puis il y aura Rahal. Rahal, ce môme de troisième Bazoukan, exemplaire dans mon cours, infect dans d’autres. Rahal qui, il y a deux ans, a été un pilier pour T., son élève lumière. T. a très mal vécu le fait que Rahal bascule de l’élève serein, poli et doux qu’il était à un ado double, retirant sa confiance aux adultes pour partir vivre des trucs assez dark dans sa cité. Depuis l’année dernière, à chaque fois qu’on l’interroge sur cette volte-face, Rahal se mure dans un silence glacial. Impossible de traverser la muraille.
A la fin du cours, qui s’est bien passé, ivre de fatigue, je le convoque à mon bureau. Je tente de contourner l’obstacle. Lui explique, justement que les adultes voient cette falaise qu’il érige entre lui et ceux qui tentent de l’aider. J’ajoute immédiatement que je ne le juge pas. Juste que je l’invite à regarder en quoi ce comportement l’isole. Que s’il souhaite vivre avec, c’est son choix, mais que les conséquences peuvent être dures. Que je lui fais confiance pour prendre le chemin qui le rendra lui, et seulement lui, heureux. Et qu’il est, avec moi, un élève avec qui j’aime travailler.
Comme à l’habitude lors de ces grands tête-à-tête, le visage de Rahal s’est figé. Mais, au fur et à mesure que je déroule maladroitement les mots, son visage se crispe. J’ignore s’il y a des germes de sourire ou de colère, si des larmes aimeraient couler ou des cris sortir, mais ça bouge sous la glace. Et il me quitte sur un paisible “Merci de me dire ça, monsieur, et bon week-end.”

Rahal est intelligent, il sait ce qu’il faut dire aux profs.

Peut-être Monsieur Samovar superprof, aura-t-il sauvé des mômes aujourd’hui. Ou, très probablement, tout ce qui se sera passé aujourd’hui sera oublié dans les éons du week-end.

Mais pour tenir en ce moment, il faut s’inventer des mythes. Et, de temps en temps, céder à l’immense égocentrisme de se voir en chevalier.

Jeudi 29 novembre

Depuis vendredi dernier – soit trois éternités et demies en langage quatrième – Hildegarde vient en classe sans chewing-gum. Elle enlève son manteau sans que je le lui demande – à grand renfort de visage écarlate et de postillons quand ça fait CINQ FOIS que je le demande et que la gamine ou le gamin l’enlève avec la lenteur d’une idée dans le cerveau de Donald Trump en te fixant d’un air courroucé – et apporte ses affaires. Ah et elle ne jure plus, non plus. Bordel de merde ce qu’elle pouvait jurer.

Pourtant, avec Hildegarde, je n’ai pas dégainé de sanctions. A peine quelques croix dans le carnet et surtout, deux ou trois vannes.

Mais il y a un truc. Un truc encore fugace.

Elle se tient plus droite. Un rien moins affalée. En général, c’est le signe que je remarque chez mes anciens troisièmes, passés au lycée : ils se tiennent toujours droits. Et ça me remplit de joie.

Après, je suis ceinture noire en surinterprétation et en enthousiasme hâtif. Du coup, j’essaye de juguler ça. Peut-être Hildegarde espère-t-elle tout bêtement une Switch pour Noël, et le conseil de classe approchant, tente de faire amende honorable.

Et puis arrive la scène du Cid où Chimène et Rodrigue se confrontent, après le meurtre du Comte. Parmi les questions d’analyse du texte, figure celle-ci : “Que risque Chimène en laissant partir Rodrigue ?”

Millie lève gentiment la main :

“Elle risque de perdre son honneur, comme Rodrigue. Si les gens l’apprennent…
– Son honneur ?”

Hildegarde a sifflé le mot. Ses yeux brillent d’une colère sourde. En général, je ne la vois comme ça que lorsque j’exige qu’elle pose sur mon bureau ses smarties et que je menace de les manger pour mon quatre heures. Elle reprend :

“Son honneur ? Alors c’est ça l’honneur ? On obéit bien, on reste avec les autres et on ne parle pas ? C’est pas de l’honneur ça !
– Ce sont les usages de l’époque et…
– Mais y a pas d’époque ! Même si c’est dur il faut dire ce qu’on pense ! Elle croit qu’on va l’applaudir parce qu’elle fait un truc bien ? C’est n’importe quoi !”

Elle se tait. Un peu hors d’haleine, un peu honteuse. Et sur la classe, un silence médusé.

Je ne gâche pas ce moment avec un bête “C’est exactement ce que dit Corneille !”

Je me contente d’espérer que ce feu-là continue à brûler. Parce que s’il s’embrase, j’arrêterai de m’en faire pour Hildegarde.

Mercredi 28 novembre

En Bretagne, on les appelle les mois noirs. Novembre et décembre. Quand la lumière baisse et que le soleil s’épuise.

Quand, aussi, la fatigue prend au ventre. 

La fatigue, me concernant, s’incarne en négligence. Tous les ans, je tombe dans le même cercle vicieux. Des cours qui bavent un peu partout, des exigences qui peinent à se maintenir, une patience flemmarde.

Et forcément, les mômes en payent le prix. Me le font immédiatement sentir en se relâchant. En bavardant, en cessant d’essayer. Et je m’énerve.

Cette année, je tente de tenir le cap. Je serre les dents, à travers les soirées qui s’étiolent en conseils de classe et en réunion, la colère sourde quand, une fois la journée gérée, il faut faire ses devoirs. Et bien les faire.

J’adore mon métier. Et il a de nombreux avantages, dont je profite avec bonheur.

Mais je connais peu de professions aussi sensibles à la fatigue. Et en cette fin de novembre, le mur est fort haut. 

On escalade.

Mardi 27 novembre

image

Tous les ans ça revient, comme une mauvaise grippe. Systématiquement, un élève me deviendra infiniment antipathique. A tel point que je préférerai me détourner de lui plutôt que de me montrer franchement désagréable. Bien entendu, je m’en voudrai. Et comme je n’aime pas m’en vouloir – parce que je m’aime beaucoup – je lui en voudrai aussi.

Bref c’est un cercle vicieux au carré, un truc dégueulasse.

Cette année, c’est Jowy qui a hérité de cette déplorable élection.

Jowy est un élève de troisième Glee, beaucoup plus âgé que ses camarades. Il va sur ses dix-sept ans, sa présence dans un collège alors qu’il devrait être en première s’expliquant par un parcours de vie pour le moins chaotique.

D’aspect extérieur, Jowy est un môme agréable, courtois et doux. Jamais un mot plus haut que l’autre à un adulte – ce n’a pas toujours été le cas – un vocabulaire plutôt maîtrisé, et un regard qui vous fixe avec toute la maturité et la fragilité du monde.

Sauf que Jowy est un gros mytho.

Jowy passe sa vie à mentir. Aux profs. A sa mère. Et même à ses potes.

Jowy n’a jamais fait ses devoirs. Il ne les a pas compris. Un prof les lui a piqués. Il les a prêté à un camarade aveugle et tétraplégique.

Jowy veut vraiment réussir, il l’a dit à la prof de Sciences Physiques.

Jowy veut une bonne orientation, il l’a dit à la déléguée. Du coup, est-ce bien grave s’il a perdu la convention de stage en entreprise.

Jowy a séché la chorale pour la troisième fois de suite. Parce que la surveillante de la cantine l’a accusé d’avoir lancé une brique de lait qu’un méchant avait caché dans sa capuche.

La surveillante ne surveillait pas la cantine ce jour-là.

Jowy ment, et sa mère n’aime pas ça. Elle promet de le “renvoyer en Afrique.” C’est une menace suprême, une menace vague mais réelle, dont on ne parvient pas à saisir les contours, mais assez impressionnante pour que l’on nous encourage souvent à ne pas communiquer les conneries de Jowy à la famille.

Jowy ment de plus en plus, de moins en moins bien. Même là-dedans, il ne fait pas d’efforts et c’est ce qui me rend méchant. Il n’essaye dans aucun domaine, même dans le mal.

Jowy, je suis son prof principal avec Monsieur Vivi, et il exige de nous un superbe avenir. Tout en continuant à nous chier ses bobards. A traîner avec les mecs les plus relous du collège.

Jowy. Dix-sept ans.

Envie de le coller contre le mur, de lui hurler dessus. De lui hurler que j’en ai marre, qu’il m’insupporte, que le collège n’est pas son matelas de sécurité.

Envie de lui demander, juste une fois, de dire un truc vrai.

Lundi 26 novembre

Ce soir, pour la première fois. Une heure toute les deux semaines, je serai un sale prof élitiste.

Parmi les dispositifs de raccrochage, d’accompagnement personnalisé, de tutorat, nous avons mis en place un nouveau créneau cette année.

L’heure des futurs secondes.

Vingt gamins. Castés, comme pour tous les autres cours basés sur le volontariat. Ceux qui ont le profil d’aller en seconde générale, les méthodes de travail et l’envie. Qui n’ont pas le temps de se plaindre. Mais qui auraient besoin d’être “plus nourris”. C’est la phrase qui revient souvent, les concernant : “ils s’ennuient un peu. Ils ont besoin de se nourrir.”

Il me font face, silence de mort. Comme au départ d’une course. Devant eux un extrait de Madame Bovary.

Et c’est parti.

Prise de notes sur Flaubert et le réalisme. Étude du texte, pas de questions. Débrouillez-vous. Relevez Figures de style, point de vue, structure du texte. On enlève les marchepieds habituels, les détours. Cette fois-ci, ce sera de l’analyse et rien que de l’analyse, du cours “à l’ancienne”.

J’ai dit, répété ici que je ne croyais pas à la pensée magique. A la méthode unique. Je me trouve conforté dans cette réflexion. Pendant ces cinquante-cinq minutes allégées en pédagogie, arides et denses , le regard de plus de la moitié des gamins s’allume. Je m’attendais à de l’affolement, une noyade généralisée. Rien de tout ça. Les crayons parcourent le bal auquel assiste Emma, les colonnes vertébrales se redressent, les épaules se déploient.

Ces vingts-là, on ne s’en occupait pas, parce qu’ils se débrouilleront tout seul, quoi qu’il arrive.

Mais leur témoigner de l’attention. Pour une fois.

Jouer avec leurs règles, leurs codes. Leur faire découvrir une analyse de texte exigeante, et leur faire comprendre qu’ils méritent la même attention, la même prise en charge individualisée que tous les autres. Qu’on ne les oublie pas, dans ce grand chaos qu’est Ylisse. Et que des profs se penchent sur leurs besoins à eux. Qui ne sont pas, justement, des besoins de “biens nourris”. Cette fois-ci, eux aussi transpireront, devront mettre toutes leurs forces dans l’activité, et connaîtront l’excitation d’y arriver, enfin, après un parcours semé d’erreurs.

Cinquante-cinq minutes, à toute vitesse. Sonnerie et il n’y a pas la moindre ironie dans le “déjà !” poussé par l’un des rares garçons de la salle.

“Ca va ? Vous n’êtes pas trop assommés ?
– Non mais monsieur c’était excellent !”

Ils rangent leur portevue, leurs notes impeccables. Me posent quelques questions sur les références de bouquins que j’ai données.

Je sors, comme eux, empli d’une incroyable énergie. Que je consacrerai à tous les autres. Comme il se doit.

Samedi 24 novembre

Soirée dans un café où je retrouve T. Je lui parle de ce début d’année, du fait que je le trouve plus fatigué. Plus investi dans son boulot, aussi. 

“C’est vrai, me répond-il. J’essaye de trouver ce qui m’anime dans ce travail.”

Et de fait. Depuis le début de l’année, T. ne compte pas ses heures. Est devenu coordonateur de la discipline. S’astreint à appeler les parents des élèves qui dysfonctionnent, systématiquement. À ne pas remettre au lendemain les nombreuses obligations administratives. 

C’est le souci de ce boulot. Il n’a pas de fond. Il sera toujours possible d’en faire plus. Et c’est à nous de décréter qu’à un moment ça suffit. Nous en avons assez fait.

Et moi d’attendre, le coeur serré, sur le rivage, tandis que T. explore ses grands fonds.

Vendredi 23 novembre

Instant malaise en troisième Glee : Ti’ana, comme tous ses camarades, présente une profession lors de l’heure vie de classe. Nous n’avons pas donné de contrainte à l’exercice, aussi, la gamine a choisi le métier de mannequin.

La troisième Glee, je suis le premier à le reconnaître, est une classe à part. Et un petit miracle. Les mômes qui la composent ne diffèrent pas des autres élèves d’Ylisse. Mais ils ont tous une affinité commune pour la musique. Un prof passionné qui les a éduqués avec patience et respect pendant quatre ans, sept heures par semaines, Monsieur Vivi. Et un projet qui les a unis. Tout ça leur a permis de développer une grande clairvoyance, et un respect relatif pour l’endroit qui leur permet de s’épanouir.

Aussi les mômes comprennent-ils que l’exposé de Ti’ana est tout pété. Ti’ana est une élève à la personnalité éminemment attachante, et dont la force de conviction, quand elle parle, impressionne. Dispositions qui lui ont permis, ces trois premières années de collège, d’adopter une position de leader, en classe.

Mais en troisième, quand l’analyse et la méthode deviennent indispensable, quand il n’est plus possible de la jouer uniquement au culot, ses lacunes deviennent apparentes. Et il y a quelque chose de déchirant à la voir tenter d’expliquer la vie d’un mannequin, alors que son corpus doit se résumer au Diable s’habille en Prada. Et brutalement, alors qu’un camarade l’interroge sur ce qu’un un Directeur Artistique, qui apparaît dans l’arborescence des métiers qu’elle a trouvé sur internet, Ti’ana se lance dans une diatribe maladroite contre le culte de l’anorexie dans le milieu.

Bref, la môme est au bout de ses ressources. Prudemment, je déconstruis son exposé, avec l’aide du reste de la classe. Miracle, elle le prend bien.

C’est un Monsieur Samovar songeur, qui descend vers la gare de RER. Dans une autre classe, Ti’ana brillerait. Parce qu’elle est attentive, polie, qu’elle participe et parle bien. Mais en Glee, où ces qualités s’appliquent à de nombreux élèves, du fait de leur bonheur à venir en classe, elle apparaît comme en difficulté. Et il m’est loisible de construire des méthodes pour l’aider à progresser, à créer un socle, des assises qui permettront à son bagou de s’exprimer pleinement.

Les Glee sont-ils des mômes d’élites. Non. Définitivement pas, et L., la prof de maths des quatrièmes, s’en est vite rendue compte, avec sa claivoyance habituelle. Mais ils disposent d’un avantage sur tous les autres : l’envie. Et cette envie, il a fallu un collègue exceptionnel entièrement dévoué, une équipe de quelques autres profs convaincus et liés, ainsi que le suivi de profs de musique d’un conservatoire, d’élus divers pour la susciter et la maintenir.

Est-il possible d’en offrir autant à chacun, sans changer les profs en moines soldats ?

Il faudrait.

Jeudi 22 novembre

En deux heures, j’ai le droit à : 

“De toutes façons vous êtes toujours sévère, j’ai jamais eu des profs sévères comme vous !”

“Mais le prof il me fait trop rire !”

“Il est encore dans son mode chelou, aujourd’hui.”

La journée s’est bien passée. Très bien, presque. Mais pour cela, il a fallu, en effet, que je mérite ces trois commentaires.

8h30 

Les quatrièmes Bulbizarre. Pour la première fois, je fais bosser ces gamins au profils fracassés en autonomie totale. Lorsque je leur explique l’activité (choisir sa propre série d’exercices en prévision d’écrire une scène de théâtre) je vois les regards de pas mal de gamin s’allumer et les chaises commencer à se balancer. Je rappelle sèchement qu’une partie non négligeable de l’évaluation sera basée sur leur sérieux et j’affiche leur nom au tableau avec un nombre de points qui monte et descend en fonction de leur sérieux. Procédé qui me vaudrait une sacrée engueulade de toute personne un peu versée dans la pédagogie mais qui permet à l’un de bosser sans se faire bombarder de smarties par un autre – véridique – et à l’élève ne parlant pas français de la classe d’avoir le droit à un peu plus d’explications. 
Pour une fois, cette classe survoltée travaille dans le calme et, tout doucement, dans le plaisir. Les plus rapides se lancent dans le brouillon de leur scène de théâtre “Monsieur, je l’écrirai en vers, c’est bien plus beau !” me sort Euram, signe particulier, aime s’asseoir sur ses camarades de classe. Je ne souris pas et l’avertis qu’il n’a pas intérêt à faire autre chose que des alexandrins. 
Ils ont appris près de cinquante minutes sur cinquante-cinq, c’est un record.

Les quatrièmes Alakazam suivent. Leur niveau général ne me permet pas de me lancer dans la même activité que leurs condisciples. J’introduis donc le travail par une petite scène de Molière que je joue, incarnant tour à tour le barbon Arnolphe et la jeune Agnès. Je me dédouble et en fait des caisses. Ils m’observent, interloqués, mais finissent par comprendre en quoi cette confrontation est importante. Je continue, je fais le show, et termine l’heure en sueur.

Pas le temps de souffler, les troisièmes Bazoukan débarquent. Préparation de dictée. Ils ont décidé, en cette fin de matinée, d’être sérieux. Mais deux heures, c’est beaucoup, et je sens les craquellements. Ils ne tiendront pas et passeront rapidement à leur côté bordélique ascendant casse-b…onbons habituels. Avec eux, il y a une antidote qui fonctionne, et c’est l’humour débile.

“Monsieur, ça veut dire quoi, “elle était bien faite” ?
– C’est la version polie de Romain Gary de dire “heuheuheu elle est boooonne !”

Dans n’importe quelle autre classe, ce genre de réplique transformerait le cours en bazar innommable. Là, les gamins éclatent de rire très fort pendant dix secondes et reprennent leur stylo, la pression apaisée. Pression que je laisserai à nouveau s’échapper quand, en découvrant qu’ils ont oublié le conditionnel présent, j’irai hurler dans un placard. Nouveau rires, nouveau soulagement, nouvelle concentration.

Je termine la matinée épuisé. J’ai été trois profs différents. Et comme à chaque fois, la tête me tourne, et il me faut un bon moment pour me rappeler qui je suis.

C’est débile mais parfois, j’ai peur de ne pas réussir à me retrouver.

Mercredi 21 novembre

Les quatrièmes Bulbizarre râlent. Les quatrièmes Bulbizarre aimeraient me traiter de tous les noms, se révolter, parce que leur prof de français – votre serviteur, donc – leur a imposé l’exercice le plus rétrograde du monde : apprendre un texte par coeur. 

Les stances du Cid, au moins une strophe. Et tout le monde les récitera, du premier au dernier. Certains, à cette perspective, prennent une intéressante couleur vert salade.

Le moment du premier par coeur est toujours un conflit. Toujours une nécessité, c’est un exercice sur lequel je refuse de revenir. On apprend ensemble. On passe du temps. Souvent, je permets aux plus terrifiés de me réciter leur texte seul à seul avec moi (mais je ne le dis pas encore, j’ai une réputation d’ogre qui mange les gens à tenir). Mais apprendre ces quelques vers, ces quelques mots est essentiel. Il s’agit des moments de l’année où ils seront au plus près du texte. Où il ne pourront pas le survoler, l’éviter. Où il faudra faire face, faire résonner les sons.

Prendre conscience de son air, de sa voix, aussi. C’est difficile. C’est violent, parfois. Alors je prends le temps, parfois une heure entière pour passer derrière chacun, les mettre en confiance, adoucir les “m’en fous, mettez-moi zéro, je ferai pas !” 
Je ne ferai pas résonner ma voix, je ne donnerai pas mon air à ces paroles d’un autre âge… Bon sang, mais comment les profs de musique font-ils eux ?

Et toujours, tous les ans, on finit par y arriver. Et souvent, il y en a une, il y en a un qui arrive, en début de cours, et me sort dans un murmure : “J’apprends votre texte, il est vraiment vraiment triste Rodrigue, j’avais trop pas vu, au départ.”

Donner sa voix, donner son souffle. Pour s’accrocher aux mots.