
Brutalement, l’ambiance s’est transformée.
L’instant d’avant, nous étions en demi-groupe, avec les troisièmes Glee, à faire des exercices sur les modes des verbes. On a dessiné une chouette carte mentale qui les répertorie, et visiblement, ils avaient compris.
Et puis, brutalement, l’exercice 4. Il faut repérer l’intrus dans une liste de verbes : lesquels sont conjugués, lesquels au participe passé. Dix minutes qu’ils galèrent dessus.
“Mais comment on est censé savoir ? lance Zerase, exaspérée.
– Ce sont des formes que vous connaissez ! Vous n’arrêtez pas de me dire que vous vous rappelez des temps de l’indicatif.
– Eh ben c’est pas vrai !“
Je me frotte les yeux. Littéralement. Les gamins m’observent, le regard fuyant, la mine renfrognée. Je m’appuie sur l’une des tables.
“Je ne comprends pas. Je n’arrête pas de vous dire que vous avez forcément oublié des notions, depuis la sixième. Mais il faut m’en parler, pour que je vous aide.
– Mais on a honte !”
C’est Ti’ana qui vient de balancer ça. Beaucoup moins fort qu’à l’habitude.
Ti’ana est une gamine impressionnante, quand on ne l’a pas en cours. Elle s’exprime avec aisance, vous regarde toujours droit dans les yeux et prononce chaque mot avec une intensité digne d’une révélation dans un roman policier. A tel point que lorsqu’elle demande un stylo rouge, tu hésites à lui dire que c’est toi l’assassin, dans le grand salon avec le chandelier.
Mais, très vite, il s’est avéré que Ti’ana est totalement paumée. Ses lacunes en français ont la taille de l’ego présidentiel, et ses écrits brassent toujours un salmigondi inepte. Et Ti’ana ne dit pas qu’elle ne comprend pas. Elle écoute vos conseils d’un air absorbé, hoche la tête comme après une réplique à la Comédie Française, et recommence à écrire des énormités.
“On va pas vous dire qu’on connaît toujours pas le futur alors qu’on a plein d’autres choses à faire. Et qu’il y en a qui veulent avancer !”
Sans la moindre rancœur – c’est ça le miracle dans cette classe, il n’y a jamais de rancœur concernant le boulot – elle désigne Ashrat, 19 de moyenne, à qui j’apprends actuellement à faire du commentaire composé sur du Proust.
Je me prends l’incompréhension dans la face. J’ai, nous avons beau dire aux mômes que nous sommes là pour les aider, que nous avançons ensemble, la honte est là, qui ronge. N’appelons pas au secours, cachons-nous. Préservons les apparences. Combien sont-ils, dans la classe, parmi tous mes élèves, présents et passés, à s’être dissimulés suffisamment habilement pour que jamais je ne m’en rende compte.
J’inspire un grand coup.
“Je ne peux pas tout vous réapprendre. Mais je peux vous dire quoi réviser. Et après, si vous ne vous en sortez pas tout seul, vous venez me voir. Mais arrêtez de vous forger un personnage aussi nocif, celui qui est sûr de lui, alors qu’en fait, vous doutez totalement.”
Ti’ana secoue la tête. Ce personnage, c’est celui qu’elle envoie au front depuis le début de l’année.
“C’est désagréable, monsieur.
– Je sais. On va y arriver petit à petit.
– Pour de vrai.
– Evidemment, pour qui vous me prenez ?”
Pour quelqu’un qui, à ce moment précis, a été un menteur convaincant.