Jeudi 6 décembre

Deux heures de quatrième Bulbizarre. La première le matin, la deuxième l’après-midi. Quelques centaines de minutes à peine les séparent.

Et pourtant, je ne les ai jamais autant adoré et ils ne m’ont jamais autant insupporté.

On commencera le matin, avec l’épisode des chandeliers des Misérables. C’est l’un de mes textes préférés de l’univers. J’ignore si les gamins le sentent, j’évite de couler dans les émois grotesques d’années précédentes, où j’exigeais de lire le texte, parce que eux n’y rendraient pas justice, ou les mimes de certains passages. Il faut croire que je commence doucement à attraper un peu plus de quinze ans d’âge mental.

Je les laisse découvrir le texte. Me rend compte que ce moment de crise métaphysique est d’une limpidité terrifiante. Les mômes suivent des yeux – certains du doigt – le mensonge de l’évêque, l’incrédulité de Valjean, la promesse arrachée, consentie.

“En fait, il est prêt à tout accepter parce qu’on lui a fait confiance.”

On passe – de leur propre demande – près de cinq minutes sur l’étymologie du mot “désintéressé”. Comme on ne lit que quelques textes, je leur raconte le Petit Gervais – pas la marque – la métamorphose en Monsieur Madeleine, Javert. Ils sortent, jurant qu’ils vont emprunter le livre au CDI. Ils ne le feront pas. Ce n’est pas grave. 

L’après-midi. Ils m’ont demandé de réviser les accords dans le groupe nominal pour la dictée. Dès le départ, je sais que ça se passera mal. Je joue à 1, 2, 3 soleil avec la parole. Dès que j’explique, les bavardages commencent. Hildegarde, qui, l’heure précédente, expliquait posément en quoi elle avait été émue par les mots d’Hugo a retrouvé sa posture à demi-courbée et ricane.

Il y a quelques années, je me serais dit que ces gamins sont assoiffés de littérature, n’ont pas besoin de grammaire.

Je persiste. Sans perdre de temps à tenter de les convaincre que c’est essentiel aussi. Leur montrer, leur faire faire, ne pas dire. Ils se rebellent, m’en font baver.

Je termine l’heure à bout de forces. Assis dans ma chaise – ce qui m’arrive une fois toutes les années bissextiles, je lève les yeux sur Hildegarde.

“Oui ?
– C’est pour récupérer ma feuille.”

Ah oui. J’ai confisqué à Hildegarde une feuille sur laquelle elle mélangeait consciencieusement de la colle et de l’encre rose fluo de surligneur pour fabriquer un chibi-magma.

“C’était bien, monsieur, en vrai, les accords, tout ça.
– Pas pour moi, l’heure était très désagréable.
– Pourquoi vous dites ça, on était trop bien, là ! Et tout le monde il travaillait !”

De fait. J’ai tempêté, râlé, eux aussi. Mais tout le monde est parti avec sa fiche bilan et ses exercices personnalisés.

Les bonnes heures ne sont pas toujours celles que l’on croit.

Laisser un commentaire