
Tir nous inquiète, Monsieur Vivi et moi.
Tir, c’est un élève de troisième Glee, un de ceux dont nous sommes profs principaux. Et aussi une sorte de légende dans le collège.
Tir, gamin totalement perdu scolairement, les années précédentes, et musicien de génie. Il jouait le rôle principal des Cités Aveugles, le spectacle musicale de l’année dernière. Multi-instrumentiste exigeant, membre charismatique du groupe.
Tir que l’on pensait sauvé. Certes les résultats n’étaient pas exceptionnels mais ils étaient solides. Les cahiers, qui disparaissaient les uns après les autres dans un trou noir jusqu’alors, avaient retrouvé le chemin du cartable. Le visage s’était ouvert.
Trop facile.
Depuis une semaine, Tir n’enlève plus sa capuche dans les couloirs. Ça a été le premier signe. Et puis il a forcé le passage quand sa prof d’anglais lui a demandé de la retirer. Le boulot est de moins en moins souvent fait.
“C’est le Tir qui avait traité sa prof d’Histoire de l’année dernière de pute.” me souffle Monsieur Vivi, avec un peu d’angoisse.
Vendredi soir, on tente de lui parler. Tir nous observe, avec son beau visage rond et ses grands yeux sombres.
“Y a rien.”
C’est dit sans agressivité, mais avec une force gigantesque. Une fin de recevoir en granit. Il ne voit pas le problème. La capuche ? “J’aime bien.” On tente de faire émerger quelque chose de ce comportement. Que dalle. En désespoir de cause, Monsieur Vivi évoque des adultes à qui il peut parler, s’il le souhaite. Bien sûr, il pense à N., l’assistante sociale et fée du collège. Coup de fouet.
“J’ai rien à dire à ces gens-là.”
Bien sûr qu’il n’a rien à dire. Le foyer de Tir est, pour rester poli, totalement pété. Et s’il y a une preuve qu’il est loyal envers sa famille, c’est celle-là : il ne fera pas rentrer le collège dedans. Même s’il est irrespectueux, qu’il a les yeux rouges et sent la beuh. Ce soir, c’est un ratage total. Il part, très respectueux – il est toujours respectueux avec ses profs principaux – mais sans avoir bougé d’un pouce non plus.
Monsieur Vivi et moi le regardons partir dans son gros manteau, sans sa capuche. À nous demander si nous pourrons lui donner un peu de la force dont il aura besoin pour s’extraire des mâchoires qui, déjà se referment sur lui.