Mercredi 2 janvier

J’ignore si c’est un effet du début de l’année, du fameux mouvement des “stylos rouges” – auquel je n’adhérerai que le jour où on leur donnera un nom plus cool du genre “Les griffons en moto avec de grosses lunettes de soleil – ou le fait que la profession d’enseignant ait bien pris cher dans les médias dernièrement, mais j’ai reçu, en l’espace de trois jours, quatre messages comportant tous, en substance, la même demande : comment se sentir légitime en tant qu’enseignant ? Parce qu’on est trop jeune, trop vieux, trop timide, trop bordélique…

Cette demande m’a interpelée pour deux raisons : la première c’est qu’à chaque fois qu’on me pose ce genre de question, j’ai la sensation de devenir Yoda et je ne me sens pas encore la sagesse de me battre contre des droïdes et de manger des racines. La seconde est que ce n’est pas la première fois qu’on me le demande. J’avais déjà répondu en bottant en touche, expliquant en substance que nous avons tous été placés devant des élèves. Et que, nous sommes, littéralement, légitimes.

Après, je comprends qu’il y a un monde entre être légitime, et le sentir.

Et si je dois commencer par parler – une fois encore, évidemment – de moi, je dois avouer que je ne me suis pas vraiment posé la question, au début. J’ai été placé devant des mômes, et j’ai essayé de faire au mieux ce que l’on attendait de moi. Je sais, j’ai à peu près autant de recul que mes lapins quand on leur pose une assiette de légumes devant le museau.

C’est venu après. Après des journées durant lesquelles mes cours avaient davantage ressemblé à la bataille d’Endor, pour rester dans la métaphore Star Wars, qu’à des cours, des moments où j’ai eu la bêtise de lire des commentaires sous des articles traitant d’enseignement (ne.faites.pas.ça) ou même mes billets de blogs (je ne le fais maintenant qu’en écoutant la carioca). Et bien entendu, je me le suis demandé : qui suis-je, pour enseigner, et, plus encore, pour dire à des mômes que c’est comme ça qu’il faut apprendre ?

Comme à peu près tout dans ce boulot, j’ai appris à tisser ma réponse petit à petit. Parce que, bien entendu, cette recherche de légitimité est… ben légitime, justement. Ce que nous faisons, passer tellement de temps avec tellement d’enfants différents, est tellement énorme. Et personne, personne ne nous a jamais appris à nous dire que c’est normal. Que nous avons les outils pour cela. C’est pour cela que, les années avançant, je me désintéresse de plus en plus de ceux qui doutent. Des polémiques qui fleurissent, des crachats sur la profession et ses représentants. Ce fut ma première étape.

Je suis prof. Deal with it.

Et, par fragments, j’ai appris à la trouver ailleurs.

Auprès de mes élèves. Pas tout le temps, pas exclusivement. Mais il y a mille façons, de la trouver parmi eux. Quand une heure se passe bien. Quand on suit son cours, parfois contre eux, au départ, et que, oui, ils finissent par comprendre, qu’on leur a apporté quelque chose en tant qu’adulte qui sait. Quand certains nous montrent qu’ils ont compris.

Mais ça ne peut pas suffire. Et c’est le pire des services à rendre, à eux, à soi, que de chercher auprès d’eux une validation. Alors il y a les autres adultes. Ceux qui ont suivi le même chemin que nous. Les collègues. Ouvrir les portes de sa classe. Bosser en projets, en séquences croiser, aller visiter les uns, les autres. Échanger, s’engueuler. Ce qui se passe dans mille autres métiers et que nous n’avons que trop rarement le temps et le réflexe de faire. Je ne me suis jamais senti autant prof, aussi heureux de partager mon boulot, qu’en décortiquant un cours ou en préparant une séquence commune. Et, dans un monde idéal, c’est à cela que servirait les inspections. (J’en profite pour signaler aux éventuels IEN que j’attends toujours ma première inspection… J’ignore toujours si ma méthode pour enseigner le jonglage avec des torches enflammées est correcte ou pas…)

Et, bien sûr, les années aident. Quand on trouve les façons de faire qui fonctionnent souvent. Quand on arrive à mettre en place une organisation cohérente et qui nous convient.

La légitimité dans le métier d’enseignant est terriblement difficile à acquérir parce qu’on ne travaille que dans l’urgence. Sans recul. Alors, bien souvent, elle éclate. Et en ramasser les fragments est un travail pénible. Qu’on a du mal à se convaincre d’effectuer.

Mais elle est là. Et tous, nous la méritons.

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