
Avec la réforme du collège, un nouveau chapitre est apparu au programme de français en quatrième, comme un peu de brioche à l’issue des fêtes de Noël : “Dire l’amour.”
Pouark.
Non pas que je sois un vieil aigri frustré et revenu de tout, hein. (Ce sera le cadeau que je me ferai quand j’aurai quarante ans). Non pas, non plus, que je trouve cette thématique absurde. C’est juste que, d’un point de vue totalement égoïste, je déteste cette partie du cours. Je préfère de très loin aborder l’expression du sentiment amoureux au fil des textes – et il y a de quoi faire, dans ce que l’on étudie en quatrième – plutôt que d’arroser les mômes de dévotion et de serments pendant près d’un mois.
D’autant plus que la quatrième est le moment de la vie qui s’y prête le moins pour des ados qui, pile à ce moment, se mettent à grandir dans tous les sens, attrapent des poils, des seins, des désirs dans tous les sens et se demandent quoi faire avec, et surtout, en quoi tout ça a le moindre rapport avec les délires des poètes de leur manuel.
Qu’à cela ne tienne, en bon fonctionnaire, j’ai abordé le chapitre en question. Et, histoire de nous y mettre jusqu’aux coudes, l’un des premiers travaux des mômes a été d’écrire une lettre d’amour.
Ouais. Comme ça. Alors qu’ils ont à peine les outils pour. Histoire de les mettre, de me mettre, face à la difficulté. Et de voir jusqu’où je pouvais les amener.
Aujourd’hui, c’est aux quatrièmes Alakhazam que je propose le boulot. Les quatrièmes Alakhazam ont un niveau général déplorable, mais ont gardé cette innocence enthousiaste de sixième, si l’on excepte que leurs blagues consistent désormais davantage à dessiner des teubs sur les cahiers de leurs camarades que de se faire des chatouilles.
L’activité est accueillie avec consternation.
“Monsieeeeeeur, c’est la HONTE, on peut paaaaaas !”
Histoire d’adoucir le choc, je leur projette diverses images de couples. Le baiser de Camille Claudel, la Belle Dame sans Merci, quelques photos du début du XXe siècle et des images de BD.
“Ce sera eux qui écriront la lettre. Pas vous. Vous jouez leur rôle, et juste aujourd’hui, d’accord ?
– Monsieur ?
– Oui ?
– Exceptionnellement, quand vous aurez évalué le travail, on pourra le déchirer et le jeter à la poubelle.
– Promis.
– Alors on va essayer.”
Et ils s’y mettent. Certains choisissent la photo de deux amoureux traversant une rivière (”Je trouve ça beau et je sais pas pourquoi”), d’autres une sculpture (”ça a l’air moins vrai, je sais pas pourquoi, ça me gêne moins.”). Et beaucoup optent, comme prévu, pour une vignette représentant Spiderman et Mary Jane.
Pendant un peu moins d’une heure, tous travaillent en silence. Compulsant le vocabulaire à leur disposition, les figures de style et les textes qu’ils ont lu. Lentement, le “salut BB” de Spidey se change en serment dont un chevalier courtois n’aurait pas honte.
Seul Sigurd n’a pas touché à son stylo. Sigurd est un gamin discret et jovial, que je connais depuis deux ans. Il ne proteste jamais. Mais là, lève sur moi un regard désespéré.
“Je peux pas, monsieur.
– Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je peux pas c’est… C’est trop dur. Pas l’exercice, hein. Mais de l’écrire.
– Je vois. Vous aimez Spiderman ?
– C’est mon héros préféré.
– Alors imaginez qu’il écrit, non pas une lettre d’amour, mais une lettre dans laquelle il explique une aventure qui a très mal tourné pour lui, et dans laquelle ce qu’il éprouve pour Mary-Jane l’a aidé à s’en sortir.
– Comme si ça lui avait donné des forces en vrai ?
– Voilà. En vrai.
– L’amour, là, ce serait pas trop de l’amour, mais un super pouvoir ?
– Exactement. Vous pouvez essayer de faire ça, vous pensez ?
– Je peux mettre un combat, quand même ?
– D’accord. Mais pas trop long.”
Fait rarissime, je n’interviens presque pas pendant vingt bonnes minutes. Les quatrièmes Alakhazam tremblent comme des réacteurs de 747. Mais ils ne lâchent pas leur stylo.
Je me demande si, lorsque l’heure se termine, quelques fissures ont percé dans la grande inhibition adolescente…