Jeudi 10 janvier

“Salut Venethis.

– Ah tu me parles, toi, maintenant ?

– Pourquoi pas ? Comment vas-tu ?

– Eh bien écoute, je suis un elfe multimillénaire que tu incarnes dans un jeu vidéo, et aussi un produit de ton imagination. Donc moi, je vais bien… par contre toi mon vieux, tu te mets à parler tout seul et ça, même dans un monde où on se fait régulièrement manger tout cru par des dragons, c’est pas considéré comme très très rassurant.

– Je sais, c’est juste que je me pose des questions. Tu sais, trouver du sens, à la fin de chaque journée. Des fois, c’est juste plus dur que d’autres.

– Mauvaise journée ?

– Non, pas vraiment. Journée incohérente. Je veux dire, en ce moment, la seule classe qui progresse, qui progresse vraiment, ce sont les quatrièmes Alakhazam…

– Tu comptes arrêter de leur donner des noms de Pokemon, un jour, ou bien…

– Tu serais gentil d’éviter de m’interrompre, surtout que tu n’existes pas. Ouais. Je disais quoi ? Les quatrièmes Alakhazam, donc. Ils ont, ou plutôt ils avaient un niveau extrêmement faible. Mais ils sont tous hyper gentils, et très dociles. Du coup quand un adulte leur demande de faire quelque chose, ils ne négocient pas. Ils essayent, ils trouvent normal d’échouer, quand on leur explique. Et du coup, ils progressent. Ils progressent beaucoup. Alors non, ils n’ont pas le charisme fou de certains élèves, ou le côté écorché vif tellement sexy d’autres classes. On est juste là, on leur fait cours, et ils deviennent meilleurs.

– Et ça te déprime ? C’est plutôt une victoire de ta vision de la pédagogie non ?

– Oui mais justement, tous les autres ? Les 90% d’autres ? Ceux qui ont du chien, de la gueule, mais qui sont tellement en retard ?

– Non, là tu es juste grincheux, vient, on va faire une quête, il y a un bébé dinosaure et…

– Tu crois ça ? Je te donne un exemple. Ce matin, avec les troisièmes Bazoukan, j’ai voulu faire du théâtre. J’étais sûr que ça allait être la cata, la classe dans son ensemble a la capacité d’attention d’un nourrisson de six mois. On a commencé par des échauffements. Entre autres, il y avait un exercice de concentration, qui commence par une consigne hyper simple, à laquelle tu en rajoutes une, puis une, puis une… Presque vingt minutes pour qu’ils saisissent le jeu, et, quand ils ont fini par réussir, ils étaient en sueur, tremblants !

– Mais ils ont réussi, c’est l’important, non, ils ont gagné de l’expérience, sans doute une relique ancienne et…

– Mais on s’en fout qu’ils réussissent ! C’est un exo que je faisais avec des mômes de six ans quand j’enseignais le théâtre ! Il leur manque des attitudes de bases. Alors on étaye comme on peut, on vernit, mais la vérité est qu’ils vont devoir, par eux-même, rattraper tellement de choses…

– Et à qui la faute ?

– C’est ça le truc. Je ne sais pas. Il y a tellement de raisons. Le contexte socio-culturel, peut-être, eux, nous, le manque de moyens… Je ne sais pas… Des fois j’aimerais, comme dans ton jeu, recommencer à zéro, pour refaire avec eux les quêtes dans le bon ordre, qu’ils n’arrivent pas au niveau 14 devant un boss type Brevet de niveau 80.

– Tu nous ferais pas une petite déprime d’hiver toi ? Il paraît que les humains sont assez sensibles à ça…

– Je vois encore le bon, hein. Sur tous mes quatrièmes, il n’y a qu’une seule élève qui a catégoriquement refusé d’écrire une lettre d’amour.

– Hildegarde, j’imagine ?

– Hildegarde. Avec son mètre soixante-quinze, sa voix à cent deux décibels et ses mains qu’elle agite comme des battoirs à linge. “Je suis une arabe, j’ai ma fierté.”

– Que vas-tu faire ?

– Lui montrer des poèmes d’amour arabes. Et essayer, doucement, de comprendre ce qui coince. Il y en a plein qui ont écrit de belles choses, sensibles.

– Alors pourquoi je n’arrive pas à dissiper ta malédiction de tristesse, ce soir ?

– Parce que tu es dans ma tête. Que je vois tout ce qu’il y a à faire. Et que ça me fout le vertige.

– Oui, ça fait souvent ça, quand on a trop de quêtes en cours. Une chose après l’autre. Une aventure, puis une autre.

– Jusqu’à quand ?

– Les aventuriers n’ont jamais terminé.”

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