Samedi 12 janvier

Ce billet fait suite à celui du 10 janvier.

Comme prévu, je suis venu en cours avec les quatrièmes Bulbizarre, un poème sous le bras. Je le pose sur le bureau d’Hildegarde, qui a refusé d’écrire une lettre d’amour parce que “les arabes ont leur fierté, monsieur.” Elle me regarde, les yeux à peine levés. Il faut dire que même à son bureau, elle est presque à la même hauteur que moi.

“C’est un poème d’un auteur arabe, c’est ça ?”

Hildegarde est capable de passer au langage le plus structuré à celui d’un catcheur en pleine crise de hargne. Et elle me répond sans le moindre mépris, à peine la fierté de l’élève qui a devancé son prof.

“Oui. Khalil Gibran, l’amour.
– Non mais, monsieur, vous croyez quand même pas que je disais la vérité sur les arabes, hier.
– Alors, où est le problème ?”

Je vois la môme froncer les sourcils. Et je m’en veux de la pousser. Le problème est simple, elle éprouve un vrai bloquage pour parler de sentiments. Parce qu’elle a treize ans, qu’elle a son image de princesse boxeuse à maintenir, parce qu’il y a des choses que je ne sais sans doute pas. 

Et le dilemme du prof est toujours là.

Ce refus est-il suffisamment sérieux, profond, grave, pour être accepté ? Par moi et par le reste des élèves. Parce que si Hildegarde a le droit à un traitement de faveur, pourquoi par les autres ?

C’est Luna qui me sauve. Qui nous sauve tous les deux, en fait. Luna est une gamine au visage de lutin, qui a passé un mois à se prendre pour une future égérie d’NRJ12 avant de se métamorphoser, sans que je comprenne pourquoi, en une élève drôle, futée et agréable. Et c’est la meilleure pote d’Hildegarde.

“Monsieur, faut pas en faire toute une histoire. Hildegarde, là, elle fait genre, en fait. Les trucs d’amour, elle aime ça, en fait.
– Mais comment je vais te taper ta grosse gueule dehors, toi !
– HILDEGARDE !
– Maaaaais vous avez vu ce qu’elle a dit ?
– Non mais en vrai, arrête Hildegarde, hein. C’est Monsieur Samovar, il s’en fiche, il sait que tu es comme tout le monde.
– Je suis pas comme tout le monde !”

Elle vient de crier. Et Luna, avec un sourire radieux :

“Tu sais, c’est pas grave, hein.”

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