
L’autre jour, E. m’a appelé. E. est une personne qui me désarme totalement. Je crois que je suis terriblement envieux. De sa clairvoyance, de l’honnêteté avec laquelle elle aborde l’intégralité de tous les aspects de l’existence. Pour son boulot, elle avait besoin de me poser quelques questions sur la profession d’enseignant :
“C’est marrant, me dit-elle à un moment de notre conversation, tu parles des classes comme si c’était des êtres vivants.”
Force est de reconnaître qu’elle a totalement raison.
Si, à la fin de l’année, CPE, AED et professeurs passent un temps infini à composer les classes, ce n’est pas par hasard. Mettre les uns à côtés des autres des élèves pour une année scolaire est une opération à côté de laquelle les petits patouilles des alchimistes pour bricoler la pierre philosophale ne sont que d’aimables agaceries.
Et même si nous prenons le temps qu’il faut, que nous essayons de séparer les mômes qui s’influencent négativement, que nous tentons d’adjoindre des élèves dynamiques à des gamins passifs, personne ne peut savoir à quoi ressemblera une classe, à la rentrée, et encore moins comment elle évoluera.
Bien sûr il n’y a pas de fatalité. Notre travail d’enseignant consiste aussi à rendre ces – de moins en moins – petits groupes les plus agréables possibles. Parce que ce n’est pas rien, de passer six heures par jours avec les mêmes personnes.
Et puis, il ne faut pas l’oublier, une classe peut être un monstre. Qui, jour après jour, peut gommer l’individualité. “La troisième Bazoukan est pénible.” “Ils sont un peu mou, dans la quatrième Alakhazam, non ?” “Ah, oui, mais c’est les troisièmes Glee, forcément ils sont gentils.”
Être élève dans une classe, c’est entrer dans une mythologie, en adopter le blason. Et être prof d’une classe, c’est tenter de ne jamais oublier que, dans les classes pénibles, les classes agréables, les classes mutiques, il y a des individus, qui ne rentrent parfois pas dans ces cases. Mais qui, par un étrange tour de magie, se retrouvent partie d’une créature que nous créons chaque année…