Vendredi 18 janvier

Je suis l’un de ces profs.
Le matin, je marche depuis la gare jusqu’au collège. Ou je prends le bus 510. Ou 510p, ou 402, ou 420, peu importe, je sais que tous ceux-là m’amènent où je veux. J’appuie sur le bouton d’arrêt sans regarder par la fenêtre, je sais que je suis arrivé.
Dans les couloirs, je croise des élèves, et je vois dans leurs visages le signe des fratries, dans le menton, le sourire ou le style vestimentaire. Je suis le prof à qui les grandes sœurs et les frères aînés passent le bonjour et leurs succès étudiants. Qui tait aussi, parfois, les liens de parenté, parce que c’est lourd, d’être sans cesse comparé à ses prédécesseurs.
Dans les couloirs, aussi, de plus en plus souvent, des élèves dont j’ignore tout me disent bonjour en citant mon nom. L’autre jour, curieux, j’en ai arrêté un, lui demandant si je le connaissais.
“Non.
– J’ai eu un frère ou une sœur à vous en cours ?
– Non.
– En tout cas vous connaissez mon nom, vous êtes bien renseigné.
– Ouais, ben… C’est comme ça, je sais, c’est tout.”
À Ylisse, comme beaucoup d’adultes après quelques années, j’apparais sur le radar. Des enfants et aussi des adultes. Quand je sors m’acheter un sandwich, des mamans me saluent, m’arrêtent parfois, pour me donner des nouvelles de noms que j’ai oubliés – la mémoire du prof, qui chasse les élèves qu’il n’a plus sous sa protection – et des groupes d’adultes me semblent familiers : la boulangère, l’homme qui fait son jogging à reculons, la conductrice de bus, l’employé municipal.
Et ce soir, je rentrerai par le petit raccourci, celui que je ne prends que lorsque je veux vraiment me dépêcher de rentrer, celui que tout le monde ne connaît pas forcément.
Je suis un des anciens. À qui la ville dans laquelle je travaille a fait une place. J’ignore si je dois me réjouir d’être accepté ou m’inquiéter de voir mon visage reflété dans l’eau du canal.
Ce n’est pas rien, d’écrire sa vie quelque part et, un jour, de s’effacer pour exister ailleurs.