
Vendredi soir, 17h30.
Je sors du bahut et je laisse à la sortie la pelote d’histoires, d’interrogations et d’urgences que j’ai tissée pendant la semaine. Elle est, en cette fin d’après-midi, particulièrement imposante, et l’abandonner là me déleste d’un poids immense. La gravité me libère, je fais trois pas.
“Vous êtes le professeur de français d’Iram ? Je suis très inquiète, il continue à ne rien faire, et nous sommes à un mois de l’orientation…”
Elle veut des réponses précises. Je ne sais pas à quoi je comprends ça. La façon, très élégante, dont elle porte son bonnet. Le ton, dépourvu de toute aménité, mais d’une fermeté incroyable. Le regard droit.
J’ai honte, mais je déteste cette maman d’élève. Qui me force à récupérer la pelote, et à retrouver le nœud qu’elle évoque. Qui m’empêche de redevenir le mec qui bafouille, qui trébuche, qui chante dans la rue et qui se cogne parce qu’il lit en marchant. Qui me force, encore un moment à être une-gran-de-per-sonne. Je souris et j’espère que les muscles ne se crispent pas trop, parce que ce n’est vraiment pas de sa faute.
“C’est bien ça.
– Je viens de parler à son professeur principal, j’ai besoin de savoir comment on peut le faire progresser.”
Iram est pénible. Il n’est ni particulièrement impoli ni spécialement désagréable, mais il gratte : il passe son temps à parler de mille autres sujets que ce dont il est question en cours, participe aux activités uniquement quand ses potes lui signalent qu’il est lourd, n’a jamais son matériel et, quand il a une réponse ou s’est avancé dans son travail, veut immédiatement de l’attention. Le genre de comportement qui ne pourrit pas un cours mais qui épuise, parce qu’il faut le gérer en permanence.
Nouvelle vague de honte. Les préjugés. Durant les quelques secondes où j’ai imaginé les parents d’Iram, j’ai visualisé des gens absents, désintéressés. Et j’ai en face de moi une femme qui, sans culpabilisation ni culpabilité, se pose les bonnes questions.
Et je ne peux rien faire.
Parce qu’Iram ne veut tout simplement pas.
Le môme est aidé. Par sa famille et l’institution. Il vit dans un environnement stable. Et ce n’est pas que l’école l’effraye ou le rejette : il aime y aller. Mais il refuse de donner sa chance à quoi que ce soit qu’on lui propose. Il hausse les épaules, et se retourne pour entamer une conversation avec ses voisins. Ne partage ni ses passions, ni ses envies, ni même ses dégoûts. J’ai, avec lui, l’impression toujours insupportable, d’être un fantôme.
“Il faut qu’il se prenne le mur. Qu’il se rende compte que préparer son avenir est essentiel en se retrouvant le bec dans l’eau. Et espérer, soit qu’il se reprenne, soit qu’il ait la ressource pour bricoler une vie d’adultes en bouts de ficelles.”
Bien sûr que non, je ne vais pas dire ça à sa maman. Ni que, de tous les profils d’élèves, celui de son fils est l’un de ceux sur lesquels j’ai le moins de pouvoir. Je propose des solutions simples, auxquelles je crois et que j’espère convaincante. Elle m’écoute, attentivement, me donne son avis sur certaines, qu’elle estime inefficaces – sans me dire comment faire mon boulot – et en approuve d’autre avec enthousiasme. Sans oublier, à plusieurs reprises, de se tourner vers Y., le CPE, qui tente de suivre notre conversation tout en surveillant la sortie des élèves.
Je reprends le chemin. Qu’ils sont puissants et limités, nos pouvoirs. Capables de porter des mômes dans leur essor mais tours de cartes et prestidigitation devant le simple “non, je ne veux pas.” d’un ado. Il va à nouveau falloir heurter la porte de son refus, sous tous les angles. Il va falloir…
Et merde. J’ai ramené la pelote avec moi.