Lundi 4 février

Aujourd’hui je voulais parler de ces foutues réformes, dont nos dirigeants se gargarisent actuellement, et du parfum de cynisme qui se dégage de leur bain de bouche.

Je voulais parler du fait que, dans un élan de masochisme, j’ai décidé de chaperonner Roog et Rahal lundi prochain, pendant que leurs camarades vont au mémorial de Caen.

Mais je n’y arrive pas. Parce qu’aujourd’hui, Eilie a fait ma journée.

Eilie, je l’ai déjà dit, est une élève que j’ai découvert en cinquième. A l’époque, elle était sous l’emprise d’une pote à elle dont la détestation pour l’ensemble des adultes déteignait sur Eilie. L’année a passé, Eilie a grandi et s’est détaché de la pote en question.

Les vacances sont passées, Eilie est revenue transfigurée.

Elle n’est pas la meilleure de la classe. Ses résultats sont cependant d’une solidité à toute épreuve. C’en est même drôle. Que je note, que j’évalue par compétences ou par licornes bleues, elle obtient toujours quasiment les mêmes résultats (je précise aux esprits chagrins que ça signifie qu’elle se maintient toujours au niveau de ce qui est demandé, et non qu’elle stagne). Et son attitude est à l’avenant : Eilie ne sera jamais une élève moderne. Il faut un tout petit peu râler pour qu’elle retire son manteau, elle piapiatera toujours un peu avec sa copine, mais jamais assez pour que ça devienne gênant. Elle profite de la minuscule zone franche entre règlement et réprimandes.

Mais surtout, Eilie a confiance en l’adulte qu’elle a en face d’elle. Jamais elle ne haussera les yeux au ciel quand je propose une activité exotique, ou que je leur promets que, vous allez voir, ça va être trop bien de lire ce texte d’un auteur tout bizarre écrit dans une langue bricabroque. Alors que d’habitude, avec les filles, je ne m’en sors pas trop bien, elle me donne toujours l’impression que j’ai expliqué exactement comme il fallait.
Elle met un point d’honneur à ne pas tricher, à faire les exercices demandés, sans se planquer pendant que Monsieur Samovar court d’un môme à l’autre pour qu’ils remplissent la fiche, s’évaluent, tiennent leur rôle dans un groupe. Que ce soit l’apprentissage d’une scène de théâtre, de l’analyse de texte ou un jeu de piste dans le collège, elle accepte les règles du jeu.

Et aime ça.

Comme ce matin, où, bêtement, je remarque que les élèves que j’ai eu l’année dernière ont sans doute oublié le terme employé en français pour “malentendu”.

“Un quiproquo monsieur.”

Je la regarde en clignant les yeux.

“Bon. D’accord. Alors là, Monsieur Samovar se retrouve comme un idiot qui a sous-estimé ses élèves.”

Cette presque jeune fille rit. D’un rire de plaisir, dépourvu de toute vanité. Juste la joie d’avoir surpris son prof, de s’être servi des connaissances dont elle est en train de construire son univers mental.

Un univers stable et lumineux, pour ce que je peux en voir. Et moi de la regarder, et de me demander par quelle magie blanche, quel miracle certains élèves, comme ça, pour rien, nous adoubent professeurs, totalement et entièrement.

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