
Lundi, Oboro a passé le cours la tête dans les mains, à refuser de faire quoi que ce soit. Comme la semaine dernière. Et la semaine d’avant.
Les collègues des lycées s’apprêtent à appliquer la réforme mise en place par le Ministre actuel, qui aspire à créer “une école de la confiance”. Une réforme de plus. Un nouveau slogan. Sait-il combien de réformes ont précédé la sienne ? Les a-t-il comptées ? Est-il allé voir les collégiens devenus étudiants, les étudiants devenus adultes, s’est-il penché sur leurs travaux leurs réussites ?
J’enseigne depuis dix ans, et j’ai déjà assisté à trois réformes. Une tout les trois ans ou presque. Ce qui veut dire qu’un collégien connaîtra au moins un changement de règles du jeu durant les quatre ans entre la sixième et la troisième. Parfois plus.
J’ai la maman d’Icare au téléphone. Elle se désespère. Son fils est en décrochage, et sèche de plus en plus de cours. Comme sa soeur, maintenant en bac bro gestion administration, qui vient en classe un jour par semaine.
Je suis un prof comme les autres. Moins hostile qu’on peut le lire à longueur d’articles aux différentes réformes. Pourquoi pas, si quelque chose ne fonctionne pas, si une façon d’enseigner ne permet pas aux élèves de réussir, la modifier ?
Mais il me devient de plus en plus difficile de croire que ces réformes ne sont faites que dans l’intérêt des élèves.
Quand on change l’intégralité du fonctionnement du collège au pas de charge, de façon à ce que tout soit terminé avant la fin d’un quiquennat. Quand, même pas deux ans – même pas deux ans, bon sang – plus tard, on change les règles du jeu. J’ai actuellement la sensation de jouer au Monopoly avec les partenaires les plus lunatiques du monde.
“Alors je lance les dés et j’achète la rue Lecourbe pour…
– Attends attends attends, c’est nul le Monopoly en fait, on joue à la Bonne Paye en fait !
– Euh, ok, laisse-moi ranger le plateau et…
– Non non mais ça va en fait, attends, ce qu’on fait c’est qu’on garde les mêmes billets qu’au Monopoly et on met juste le plateau de la Bonne Paye.
– D’accord alors je relance les dés…
– Non non, pas les dés, tu sais quoi, on va prendre la roue du jeu Destin, ce sera mieux !”
Depuis qu’on a mis en place un contrat d’objectifs, comme celui que j’utilisais en début de carrière avec Laya, son attitude s’est énormément améliorée. Et, de plus en plus, elle rit devant sa réussite.
Nous manifestons, nous faisons grève, moins par défiance, j’en ai l’impression, que par incrédulité devant ces changements de règles permanents, qui obéissent tellement plus souvent à des logiques d’optimisation budgétaires, à des questions d’ego – le gouvernement en place ayant tellement à cœur de montrer que lui, LUI et capable de faire réussir les élèves, là où ses prédécesseurs allait en faire des rebuts de l’humanité – qu’à l’intérêt des élèves.
Dix ans que j’enseigne. Et que je prends les réformes comme des averses : on n’y peut rien, il faut faire avec. Et continuer à avancer.
A quel moment la politique éducative s’est-elle transformée en aléa avec lequel on doit gérer ? Pourquoi les élèves que l’on tente de sauver, ceux que l’on perd, ceux que l’on rattrape, le sont-ils presque toujours du fait d’initiative individuelles ou locales, et non plus grâce à un plan d’ensemble ?
Pourquoi ne nous laisse-t-on pas le temps ? Pourquoi change-t-on sans nous écouter ?
Comme tous les ans depuis que j’enseigne, je mets en scène un procès fictif. Organisation, écriture des textes, interprétation : c’est un moment magnifique à chaque fois. Quelle que soit la réforme pendant laquelle je l’ai mis en place.
Nous faisons trop souvent route, nos élèves et nous, en dépit des cartes que l’on nous demande de suivre.
Et si on changeait juste, juste ça ?