
(Assassin’s Creed)
“Non mais monsieur, pourquoi vous vous énervez sur la proposition subordonnée conjonctive. Je veux dire… vous avez entendu comment ça s’appelle ?”
Hildegarde m’interrompt en pleine diatribe furibonde. Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Mais il faut dire que la quatrième Bulbizarre joue de malchance. Un cours sur la subordonnée conjonctive à 11h30 dans une salle qui, hasarde des dispositions, est en îlots (tables collées par groupe de cinq ou six, pour les heureux non-profs), il y a mieux pour aborder un point bien technique du cours de français.
Du coup ça n’a pas manqué, ils ont commencé à parler d’autre chose, refusant le cours magistral comme les activités de groupe ou à deux.
Et, souffreteux depuis ce matin, j’ai pété mon câble et commencé à gueuler, ce que je sais totalement contre-productif et qui me frustre encore plus.
Et c’est là qu’Hildegarde m’interrompt. Elle a beau faire quasiment ma taille et dégager quatre fois plus de charisme que moi mon regard étoile de la mort multiplié par Voldemort au cube la fait se recroqueviller sur sa chaise.
“Enfin je dis ça… pourquoi on fait pas un truc plus motivant, genre comme d’habitude.”
Je me passe la main dans ce qui me reste de cheveux, ce qui consiste à dire que je me à dire que je me frotte le crâne (c’est rigolo, ça rappe un peu).
“C’est toujours ça le problème.
– Quoi, le problème ?
– Qu’à partir du moment où c’est ardu – compliqué je veux dire – vous en voulez au prof et vous laissez tomber.
– Oui, ben si c’est pas intéressant…
– Mais ça n’est pas toujours intéressant !”
Bon. Je n’aurais peut-être pas dû le formuler comme ça, mais tant que nous y sommes, autant y aller jusqu’au bout.
“Il y a des parties du cours de français qui sont pénibles. Mais dont vous avez besoin. Et vous savez quoi ? De temps en temps, il va falloir grimper le mur et ça va vous gonfler.
– Mais pourquoi on peut pas faire le théâtre, ou les dictées à énigme ou…
– Parce que ça fait partie d’un tout. Parce que j’ai construit tout mes cours comme ça et que vous devez me faire confiance. Vous avez besoin de ça pour que le reste fonctionne.”
J’ai une boule dans la gorge. On est en février, pourtant, ce n’est pas trop tôt pour leur demander de m’accorder leur confiance. C’est toujours un moment de quitte ou double. Dans ce petit discours, il y a tout ce qu’on a construit avec une classe. Et puis surtout, il y a ce pari : celui de voir les élèves que l’on a devant soi être autre chose que la caricature des élèves de REP+. Qui ont toujours, en permanence, besoin d’aménagements, de chemins de traverses. Qui ne peuvent pas, de temps à autre, se prendre en face un cours de grammaire pur et dur.
Je regarde les quatrièmes Bulbizarre.
“Bon. Vous me dites quoi ? Je vous réexplique comment ça marche ou on arrête là ?
– Comment vous savez que si vous recommencez, on va pas se remettre à faire n’importe quoi ? demande Lianna, avec son accent italien qui s’estompe un peu plus de jour en jour.
– Je ne sais pas. Mais bon, les profs ils font toujours ça, ils espèrent que vous allez essayer.
– Bon, alors on tente.”
Et cette fois, exceptionnellement, ça marche.