Mardi 12 février

Alala, autant vous dire que ça rigole sec en ce moment, dans le merveilleux monde de l’Éducation Nationale.
Comme vous le savez sans doute, la “Loi pour une école de la confiance” est en train de lentement prendre forme légalement, et autant vous dire que, pour peu que vous ayiez un humour particulièrement pervers – c’est le cas de votre serviteurs – vous allez vous marrer. Entre l’amendement exigeant que l’on colle un peu partout des paroles d’une chanson promouvant l’éviscération massive, ou le projet que les profs arrivent bientôt en cours dans une tenue propre à inspirer l’autorité (la mienne sera pleine de cuir et de clous), on a le droit à un festival qui ferait même sourciller la Reine d’Angleterre.
Et pourtant, je n’en parlerai pas.
J’irai plus loin.
S’il y a parmi mes lecteurs des personnes qui travaillent dans les médias, je leur demanderais, le plus respectueusement du monde, de ne pas se focaliser dessus. Même si ça fait envie. Moi-même, j’ai très très envie de brocarder ces mesures à grands coups de gif animés.
Mais en attendant, j’ai quand même la sérieuse impression qu’on nous agite devant le nez un chiffon rouge, ou plutôt bleu-blanc-rouge, rapport au drapeau qu’on veut nous voir afficher dans chaque salle de classe (et qui, au pire, servira pour une prochaine mise en scène de la comédie musicale des Misérables, si on me contraint à en recevoir un.)
Parce que pendant ce temps, cette fameuse loi, par ses formulations cryptique, ouvre une sacrée brèche dans la liberté de discours des enseignants, en leur balançant dans la tronche un devoir extrêmement flou d’exemplarité. (auquel je dois gravement être en train de déroger, merci au GIGN d’essuyer ses pieds quand il viendra me chercher.)
Parce que, loin des mesurettes annoncées par le ministère, les établissements scolaires agonisent sagement. Nous avons reçu, dans mon collège, la dotation en heures pour l’année prochaine. Et en gros, nous avons le choix : soit nous conservons des dispositifs qui nous permettent d’aider les élèves (prendre des classes en demi-groupes, consacrer des heures au raccrochage des élèves en perdition…) et nous avons des classes à 28 élèves, dans un établissement REP+ qui ne devrait pas en dépasser 26, soit nous renonçons à tous les dispositifs en question pour maintenir des effectifs raisonnables.
Tant que nous y sommes, le collège a été bâti, il y a une quinzaine d’années pour des classes à environ vingt élèves.
Ouais. Vingt. Parce qu’on se disait que de petits effectifs, ça permettrait d’obtenir une ambiance de classe plus apaisée et des apprentissages de qualité. Et en fait ça marchait pas mal. Mais du coup, là, même à vingt-six, les gamins sont un brin serrés, et les mesures de sécurité se sentent mal.
J’aimerais préciser tant que nous y sommes que, lors de grosses pluies, une partie du collège se trouve transformé en annexe de l’Atlantide et qu’en cas de grands froids, à moins de faire exploser les recommandations de l’accord de Paris niveau chauffage, on crève de froid.
Je conclus en précisant qu’à l’échelle de l’académie de Versailles, et de bien d’autres, nous sommes des berdel de privilégiés ! Parce que nous avons des salles correctement équipés et des équipes de profs complètes.
Et encore. Je ne parle là que de la gestion locale d’un établissement scolaire. Mais prenez à nouveau le temps de plonger le nez dans la réforme du lycée, et tout ce qu’elle renferme de pervers au niveau de la mise en concurrence des établissements et de certaines matières devenant plus encore un discriminant social (coucou les mathématiques !)
Alors je sais qu’on me dira que je mélange tout, que “les drapeaux, c’est pas le même budget que les heures de cours, enfin !” Ben dans ces cas là qu’on réalloue les budgets, qu’on recalcule mais qu’on arrête.
Qu’on arrête de mettre en avant des gadgets à la graisse de hérisson alors que, tranquillement, parce que le discours des enseignants n’est pas audible, à force de touiller l’Éducation Nationale dans tous les sens, le modèle éducatif français crève gentiment, pour laisser place à un système plus dur et discriminant encore. Alors que, tranquillement, des générations d’élèves, sans arrêt, se prennent dans la tronche des réformes faites par orgueil ou par économie, qui seront avortées lorsqu’un nouveau gouvernement arrivera au pouvoir.
Alors que, tranquillement, tout se délite.
Ne parlons pas de drapeaux dans les classes. Même si c’est tentant, que c’est plus drôle, plus enlevé, plus médiatiquement sexy.
Parlons de l’important.
S’il vous plaît.