Lundi 18 février

Au-delà de nos moyens…

Ce matin, je refuse Estelise en cours. Estelise est une élève absolument adorable, travailleuse, motivée, et qui est doué d’un sens de l’humour bien plus acide que ce que laisse entrevoir son attitude de petite fille sage.
Seulement Estelise, ce matin, tombe de fatigue. Je me racle la mémoire à la recherche de ce que m’a un jour dit sa prof principale à son sujet. Il y a un truc sur son frère… Ses frères ? Sœurs ? Elle s’en occupe, je crois, elle les amène à l’école, après les avoir préparés, un truc comme ça… Bon sang, Monsieur Samovar, ça ne s’oublie pas un truc pareil !
En tous cas tu ne la laisseras pas entrer en cours dans cet état. Je lui demande d’aller à l’infirmerie. Elle me regarde, comme si je lui avais reproché de danser la carmagnole sur son bureau. Et tourne les talons. Elle arrivera en fin d’heure, un poil plus reposée. Ça ne sert à rien, ce sera pareil demain et après-demain. Mais que faire d’autre ?

Une heure de tutorat avec Arès. Arès, que j’avais adopté de cœur, l’année dernière. On exhume de ses cahiers en lambeau des photocopies. Archéologie, nous recollons les morceaux de cours, les bribes éparses, qu’il a semées au vent depuis le début de l’année. Il a l’air vraiment heureux de ce moment privilégié, où, en vrac, nous revoyons les accords de l’adjectif, nous parlons de ses vacances chez son père – il part en vacances chez son père et plus dans sa famille d’accueil, enfin ! – et de son orientation. Il a un sourire qui le rend presque beau.
Et pourtant, ses notes ne bougeront presque pas d’un poil, comme depuis le début de ce tutorat. Mais que faire d’autre ?

Une heure de cours avec les troisièmes Bazoukan. Qui continuent à refuser, très gentiment, les activités que j’ai préparées. Aucune agressivité, juste des conversations totalement à côté du cours en permanence. Je finis par péter un câble.
“Mais vous énervez pas, monsieur, on peut juste pas c’est tout, on est nul on sait.
– Quand est-ce que je vous ai traités de nuls ?
– Non mais jamais, mais on sait.
– Pour le coup vous ne savez rien. Je ne serais pas aussi en colère si vous étiez nuls. Là je rage parce que je n’arrive pas à vous convaincre d’essayer.
– Mais ça sert à quoi ?
– Quand vous avez joué la scène d’Antigone, quand vous avez rédigé ces lettres de soldats, je vous ai tannés. C’était dur, mais c’était beau.”
C’était dur mais c’était beau. Un credo hérité de Monsieur Vivi. Doucement, pour vingt minutes, ils essayent. Ce n’est pas grand-chose, vingt minutes. Mais que faire d’autre ?

Je ressors, encore une fois fort tard de cette gangue de béton gris qu’est le collège Ylisse. Et ce que j’y ai balancé de hargne et d’envie disparaîtra cette nuit, à n’en pas douter. Et il faudra tout reconstruire, demain.

Mais que faire d’autre ?

Samedi 16 février

Remplissage de bulletins : déjà en train d’envisager la conclusion des études des troisièmes Glee. Et toujours cette hésitation, lorsque l’on inscrit une phrase au bas de la feuille : vais-je lui fermer des portes, ou lui en laisser d’autres ouvertes, alors qu’il n’en n’a pas les compétences ? 

C’est l’une des grandes énigmes de ce boulot : quel pouvoir ces phrases que nous remplissons dans notre canapé un week-end auront-ils, dans l’avenir de nos élèves ? 

Comme il est restreint, notre pouvoir. Ou puissant. Ou absent.

Une question à laquelle, dix ans plus tard, je n’ai toujours pas le moindre embryon de réponse.

Vendredi 15 février

Les premiers résultats de demandes de mutations commencent à arriver : A., la prof-doc, présente depuis longtemps au collège, a reçu une quasi-confirmation de son départ prochain, après plusieurs refus.

C’est dur, l’attente. Se demander chaque année si l’on va partir. Mettre ses projets à l’eau, comme de grands bateaux, sentir les voiles qui se gonflent du vent de l’expectative…

Et recevoir le message de refus. Non, pas cette année, encore douze mois à attendre. Alors saisir le boute, qui traine encore à quai, tirer sur le navire, déjà parti, et sentir ses membres qui s’écartèlent, de devoir le maintenir, encore, à quai…

Même si A. veut rester prudente, on sent dans sa voix, dans son sourire, le vent du large. Après des années d’investissement sans faille dans le bahut, après en avoir été une présence elfique et pilier, elle ne désire désormais rien d’autre qu’un ailleurs.

Et nous la contemplons. Heureux. Ceux qui vont rester. Ceux qui vont partir. Volontairement ou non.

Quoi qu’il arrive, Ylisse est un lieu de passage. On y commence, on y finit jamais. Un jour où l’autre, on largue les amarres, lesté de tout ce qu’on y aura vécu. Et on balancera la cargaison par-dessus bord, ou on la chérira, précieusement.

Moi, je ne sais pas quoi faire, encore, de tous éclats d’instant, qui chaque jour s’accumulent.

A part les écrire.

Jeudi 14 février

Beaucoup de questions aujourd’hui. Parce que c’était évaluation pour mes deux classes de quatrième.

Les quatrièmes Alkhazam arrivent en rigolant : “Monsieur, on a oublié qu’il y avait contrôle !” (je le leur répète depuis la semaine dernière tous les jours.), s’installent et sortent leur feuille. Même Zamza en a pris une.
Et pendant quarante-cinq minutes, ils vont essayer. Je n’ai même pas besoin de donner mon habituelle règle : “Je ne réponds pas aux questions les cinq premières minutes.”, qui permet à beaucoup de se rendre compte qu’ils n’ont, en fait, pas besoin de moi. Je les vois essayer, ne pas réussir, se relever. Et quand je passe dans les rangs, ils tournent parfois la tête avec des sourires gênés, triomphants ou, finalement, une demande d’aide.
Fin de l’heure : ils sortent calmement, en déposant leurs feuilles.

Et son suivis par les quatrièmes Bulbizarre. Qui, dans une cacophonie sans nom, dégoise une litanie d’excuse : j’ai pas eu le temps de réviser, j’ai perdu mon cahier, j’ai révisé le mauvais cours, je savais pas, j’ai pas d’affaires.
Je parviens à vaguement calmer la petite troupe qui s’assoit, et taxe des copies doubles aux cinq élèves qui s’en sont munis. Je n’ai pas encore fini de distribuer les sujets que des forêts de doigts sont dressées.

“Vous avez lu le sujet ?
– Non, mais on pourra avoir un devoir de rattrapage ?
– Mais pour quoi faire ? Vous n’avez encore rien fait ?
– Oui, mais on va rater, on pourra rattraper ?”

Je vais passer l’heure à naviguer d’élève en élève, tentant de les rassurer ou de les convaincre de tenter.

Ils protestent. M’en veulent.

Pourtant, le cours qu’ils ont eu est sensiblement le même que celui des Alakhazam. Et leur niveau global est meilleur. Ils comprennent plus vite, sont plus à l’aise à l’oral.

Mais ils n’ont aucune confiance. Ni en moi ni – ce qui est pire – en eux. Et j’ignore à quel moment je me suis planté. Ou, pour être plus positif, j’ai réussi avec leurs camarades. Où était-il ce tournant qui, lorsque je balance du Balzac aux Alakhazam, me donne le droit à des sourires : “Oh là, c’est compliqué monsieur, mais j’ai compris qu’il y avait un journaliste dont on se moque, par où on va avec ça ?” et avec les Bulbizarre des “Mais azy encore on comprend rien, de toutes façons ça sert à rien ?”

Ou peut-être, sans doute, suis-je trop vaniteux, et tout cela n’a rien à voir avec moi, il faut juste accepter et faire au mieux avec des alchimies de classe…

Mais quand même. J’ai bien aimé quand les Alakhazam sont sortis l’air apaisé…

Mercredi 13 février

J’assiste, comme parfois, à l’heure de chorale des troisièmes Glee. Entre autres exercices, ils doivent, par deux, se guider à la voix. Juste en s’appelant mutuellement. 

Ils sont un nombre impair, alors je rejoints Alec. Alec lunaire, vivant dans son monde, capable de se montrer totalement engagé dans une activité ou la délaissant complètement, c’est selon. Que les élèves comme les enseignants de la troisième Glee ont inclus et qui, bon gré mal gré, vit sa vie de collégien.

Et tandis que, les yeux fermés, je suis ce môme qui appelle à l’infini “Monsieur Samovar ! Monsieur Samovar !”, cherchant à ne pas heurter les autres élèves, je me dis que je vis la parfaite métaphore de mon métier.

Mardi 12 février

Alala, autant vous dire que ça rigole sec en ce moment, dans le merveilleux monde de l’Éducation Nationale.

Comme vous le savez sans doute, la “Loi pour une école de la confiance” est en train de lentement prendre forme légalement, et autant vous dire que, pour peu que vous ayiez un humour particulièrement pervers – c’est le cas de votre serviteurs – vous allez vous marrer. Entre l’amendement exigeant que l’on colle un peu partout des paroles d’une chanson promouvant l’éviscération massive, ou le projet que les profs arrivent bientôt en cours dans une tenue propre à inspirer l’autorité (la mienne sera pleine de cuir et de clous), on a le droit à un festival qui ferait même sourciller la Reine d’Angleterre.

Et pourtant, je n’en parlerai pas. 

J’irai plus loin.

S’il y a parmi mes lecteurs des personnes qui travaillent dans les médias, je leur demanderais, le plus respectueusement du monde, de ne pas se focaliser dessus. Même si ça fait envie. Moi-même, j’ai très très envie de brocarder ces mesures à grands coups de gif animés.

Mais en attendant, j’ai quand même la sérieuse impression qu’on nous agite devant le nez un chiffon rouge, ou plutôt bleu-blanc-rouge, rapport au drapeau qu’on veut nous voir afficher dans chaque salle de classe (et qui, au pire, servira pour une prochaine mise en scène de la comédie musicale des Misérables, si on me contraint à en recevoir un.)

Parce que pendant ce temps, cette fameuse loi, par ses formulations cryptique, ouvre une sacrée brèche dans la liberté de discours des enseignants, en leur balançant dans la tronche un devoir extrêmement flou d’exemplarité. (auquel je dois gravement être en train de déroger, merci au GIGN d’essuyer ses pieds quand il viendra me chercher.)

Parce que, loin des mesurettes annoncées par le ministère, les établissements scolaires agonisent sagement. Nous avons reçu, dans mon collège, la dotation en heures pour l’année prochaine. Et en gros, nous avons le choix : soit nous conservons des dispositifs qui nous permettent d’aider les élèves (prendre des classes en demi-groupes, consacrer des heures au raccrochage des élèves en perdition…) et nous avons des classes à 28 élèves, dans un établissement REP+ qui ne devrait pas en dépasser 26, soit nous renonçons à tous les dispositifs en question pour maintenir des effectifs raisonnables.

Tant que nous y sommes, le collège a été bâti, il y a une quinzaine d’années pour des classes à environ vingt élèves.

Ouais. Vingt. Parce qu’on se disait que de petits effectifs, ça permettrait d’obtenir une ambiance de classe plus apaisée et des apprentissages de qualité. Et en fait ça marchait pas mal. Mais du coup, là, même à vingt-six, les gamins sont un brin serrés, et les mesures de sécurité se sentent mal. 

J’aimerais préciser tant que nous y sommes que, lors de grosses pluies, une partie du collège se trouve transformé en annexe de l’Atlantide et qu’en cas de grands froids, à moins de faire exploser les recommandations de l’accord de Paris niveau chauffage, on crève de froid.

Je conclus en précisant qu’à l’échelle de l’académie de Versailles, et de bien d’autres, nous sommes des berdel de privilégiés ! Parce que nous avons des salles correctement équipés et des équipes de profs complètes.

Et encore. Je ne parle là que de la gestion locale d’un établissement scolaire. Mais prenez à nouveau le temps de plonger le nez dans la réforme du lycée, et tout ce qu’elle renferme de pervers au niveau de la mise en concurrence des établissements et de certaines matières devenant plus encore un discriminant social (coucou les mathématiques !)

Alors je sais qu’on me dira que je mélange tout, que “les drapeaux, c’est pas le même budget que les heures de cours, enfin !” Ben dans ces cas là qu’on réalloue les budgets, qu’on recalcule mais qu’on arrête.

Qu’on arrête de mettre en avant des gadgets à la graisse de hérisson alors que, tranquillement, parce que le discours des enseignants n’est pas audible, à force de touiller l’Éducation Nationale dans tous les sens, le modèle éducatif français crève gentiment, pour laisser place à un système plus dur et discriminant encore. Alors que, tranquillement, des générations d’élèves, sans arrêt, se prennent dans la tronche des réformes faites par orgueil ou par économie, qui seront avortées lorsqu’un nouveau gouvernement arrivera au pouvoir.

Alors que, tranquillement, tout se délite.

Ne parlons pas de drapeaux dans les classes. Même si c’est tentant, que c’est plus drôle, plus enlevé, plus médiatiquement sexy.

Parlons de l’important. 

S’il vous plaît.

Lundi 11 février

(Assassin’s Creed)

“Non mais monsieur, pourquoi vous vous énervez sur la proposition subordonnée conjonctive. Je veux dire… vous avez entendu comment ça s’appelle ?”

Hildegarde m’interrompt en pleine diatribe furibonde. Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Mais il faut dire que la quatrième Bulbizarre joue de malchance. Un cours sur la subordonnée conjonctive à 11h30 dans une salle qui, hasarde des dispositions, est en îlots (tables collées par groupe de cinq ou six, pour les heureux non-profs), il y a mieux pour aborder un point bien technique du cours de français.

Du coup ça n’a pas manqué, ils ont commencé à parler d’autre chose, refusant le cours magistral comme les activités de groupe ou à deux.

Et, souffreteux depuis ce matin, j’ai pété mon câble et commencé à gueuler, ce que je sais totalement contre-productif et qui me frustre encore plus.

Et c’est là qu’Hildegarde m’interrompt. Elle a beau faire quasiment ma taille et dégager quatre fois plus de charisme que moi mon regard étoile de la mort multiplié par Voldemort au cube la fait se recroqueviller sur sa chaise.

“Enfin je dis ça… pourquoi on fait pas un truc plus motivant, genre comme d’habitude.”

Je me passe la main dans ce qui me reste de cheveux, ce qui consiste à dire que je me à dire que je me frotte le crâne (c’est rigolo, ça rappe un peu).

“C’est toujours ça le problème.
– Quoi, le problème ?
– Qu’à partir du moment où c’est ardu – compliqué je veux dire – vous en voulez au prof et vous laissez tomber.
– Oui, ben si c’est pas intéressant…
– Mais ça n’est pas toujours intéressant !”

Bon. Je n’aurais peut-être pas dû le formuler comme ça, mais tant que nous y sommes, autant y aller jusqu’au bout.

“Il y a des parties du cours de français qui sont pénibles. Mais dont vous avez besoin. Et vous savez quoi ? De temps en temps, il va falloir grimper le mur et ça va vous gonfler.
– Mais pourquoi on peut pas faire le théâtre, ou les dictées à énigme ou…
– Parce que ça fait partie d’un tout. Parce que j’ai construit tout mes cours comme ça et que vous devez me faire confiance. Vous avez besoin de ça pour que le reste fonctionne.”

J’ai une boule dans la gorge. On est en février, pourtant, ce n’est pas trop tôt pour leur demander de m’accorder leur confiance. C’est toujours un moment de quitte ou double. Dans ce petit discours, il y a tout ce qu’on a construit avec une classe. Et puis surtout, il y a ce pari : celui de voir les élèves que l’on a devant soi être autre chose que la caricature des élèves de REP+. Qui ont toujours, en permanence, besoin d’aménagements, de chemins de traverses. Qui ne peuvent pas, de temps à autre, se prendre en face un cours de grammaire pur et dur.

Je regarde les quatrièmes Bulbizarre.

“Bon. Vous me dites quoi ? Je vous réexplique comment ça marche ou on arrête là ?
– Comment vous savez que si vous recommencez, on va pas se remettre à faire n’importe quoi ? demande Lianna, avec son accent italien qui s’estompe un peu plus de jour en jour.
– Je ne sais pas. Mais bon, les profs ils font toujours ça, ils espèrent que vous allez essayer.
– Bon, alors on tente.”

Et cette fois, exceptionnellement, ça marche.

Samedi 9 février

“Mais comment vous savez qu’on ment ?”

Question mi-admirative mi-exaspérée de Shulya l’autre jour. Et, toute modestie bue, je le dis : c’est vrai. Il m’est facile de repérer quand ils me racontent des bobards. Je grimace un sourire.

“Vous êtes le meilleur entraînement du monde.”

Quand j’étais étudiant, j’ai bossé dans une société de démarcheur à domicile. Et, de médaillé d’or d’esprit d’escalier, j’ai appris à réagir au quart de tour, parce que mon salaire en dépendait.

Ici c’est pareil.

Les mômes mentent. Très souvent. Pour tout un tas de raisons, de la plus triviale à la plus grave. Les devoirs non faits, les portables que l’on a amené en douce, les problèmes familiaux, les ennuis administratifs. Nous évoluons dans un bain de mensonges, et, les premières années en tout cas, je m’y suis noyé. En me penchant sur chaque élève. En voulant accorder de l’importance à leur parole.

Et je n’étais pas prêt. Je me suis fait totalement manipuler, et bien entendu, ça s’est vite su, transformer certaines classes déjà pas faciles en annexes du cirque Gavarni. Communiquer, communiquer vraiment avec les mômes, c’est aussi apprendre à faire le tri, très vite, entre les carabistouilles et la vérité. Et ça ne s’apprend que par la pratique. A force. Sans aucune certitude qu’on ne se plantera pas un jour ou l’autre.

“Pourquoi vous me posez la question ?
– Ben c’est marrant, au bout d’un moment, quand un prof il sait, on arrête de mentir.
– Et alors ?
– Ben alors rien. C’est juste plus reposant.
– Mais pourquoi est-ce que vous mentez, alors, si ça vous est pénible.
– Arrêtez, monsieur, tout le monde ment sans arrêt ! Du coup des fois ça fait du bien de faire une pause.”

Une salle de classe, c’est donc aussi un endroit où l’on fait une pause dans la toile des mensonges…