
Au-delà de nos moyens…
Ce matin, je refuse Estelise en cours. Estelise est une élève absolument adorable, travailleuse, motivée, et qui est doué d’un sens de l’humour bien plus acide que ce que laisse entrevoir son attitude de petite fille sage.
Seulement Estelise, ce matin, tombe de fatigue. Je me racle la mémoire à la recherche de ce que m’a un jour dit sa prof principale à son sujet. Il y a un truc sur son frère… Ses frères ? Sœurs ? Elle s’en occupe, je crois, elle les amène à l’école, après les avoir préparés, un truc comme ça… Bon sang, Monsieur Samovar, ça ne s’oublie pas un truc pareil !
En tous cas tu ne la laisseras pas entrer en cours dans cet état. Je lui demande d’aller à l’infirmerie. Elle me regarde, comme si je lui avais reproché de danser la carmagnole sur son bureau. Et tourne les talons. Elle arrivera en fin d’heure, un poil plus reposée. Ça ne sert à rien, ce sera pareil demain et après-demain. Mais que faire d’autre ?
Une heure de tutorat avec Arès. Arès, que j’avais adopté de cœur, l’année dernière. On exhume de ses cahiers en lambeau des photocopies. Archéologie, nous recollons les morceaux de cours, les bribes éparses, qu’il a semées au vent depuis le début de l’année. Il a l’air vraiment heureux de ce moment privilégié, où, en vrac, nous revoyons les accords de l’adjectif, nous parlons de ses vacances chez son père – il part en vacances chez son père et plus dans sa famille d’accueil, enfin ! – et de son orientation. Il a un sourire qui le rend presque beau.
Et pourtant, ses notes ne bougeront presque pas d’un poil, comme depuis le début de ce tutorat. Mais que faire d’autre ?
Une heure de cours avec les troisièmes Bazoukan. Qui continuent à refuser, très gentiment, les activités que j’ai préparées. Aucune agressivité, juste des conversations totalement à côté du cours en permanence. Je finis par péter un câble.
“Mais vous énervez pas, monsieur, on peut juste pas c’est tout, on est nul on sait.
– Quand est-ce que je vous ai traités de nuls ?
– Non mais jamais, mais on sait.
– Pour le coup vous ne savez rien. Je ne serais pas aussi en colère si vous étiez nuls. Là je rage parce que je n’arrive pas à vous convaincre d’essayer.
– Mais ça sert à quoi ?
– Quand vous avez joué la scène d’Antigone, quand vous avez rédigé ces lettres de soldats, je vous ai tannés. C’était dur, mais c’était beau.”
C’était dur mais c’était beau. Un credo hérité de Monsieur Vivi. Doucement, pour vingt minutes, ils essayent. Ce n’est pas grand-chose, vingt minutes. Mais que faire d’autre ?
Je ressors, encore une fois fort tard de cette gangue de béton gris qu’est le collège Ylisse. Et ce que j’y ai balancé de hargne et d’envie disparaîtra cette nuit, à n’en pas douter. Et il faudra tout reconstruire, demain.
Mais que faire d’autre ?







