Quelques jours avant les vacances, Raura et Emilio sont passés nous voir au collège. Je les ai eus, tous les deux, en troisième. Raura est en première technologique, Emilio en bac pro cuisine. Elle parle très vite, lui presque pas, mais il sourit beaucoup avec les yeux.
Elle me raconte sa vie, la compare à celle qu’elle vivait au collège. Je souris poliment, en proie à ce profond malaise que j’éprouve quand je revois des élèves et que la rencontre n’était pas préparée : malaise dû au fait que je suis en train de désespérément fouiller dans ma mémoire pour y exhumer la relation que j’avais nouée avec cette élève. Raura, dans les grandes lignes, je m’en souviens : gamine renfermée, futée, et qui semblait exaspérée par à peu près tout, sauf quelques bouquins étudiés au cours de l’année. Mais le reste ? Comment lui parlais-je ? Quel débit, quelles inflexions avaient fait que le courant passait entre le prof et l’élève ?
C’est toujours pareil, je l’ai écrit mille fois : je n’aime pas revoir mes élèves, pas si vite. Pas tant que je suis, encore, à leurs yeux, un professeur. Qu’ils attendent quelque chose de nous. Je ne leur en veux pas, je ne les méprise pas pour cela : simplement je ne peux pas. Chaque année à mes yeux, n’existent que les élèves qui m’ont été attribués. Il n’y a pas assez de place dans ce rôle d’enseignant pour y inclure des souvenirs. Sinon je n’arriverai pas à donner suffisamment à tous ceux qui sont tombés dans ma classe.
“Je ne me cache plus derrière ma mèche, vous avez vu, monsieur ?” rigole Raura, à bout de souffle après son avalanche de nouvelles. Je souris, un peu sonné.
J’ai hâte de pouvoir parler avec la jeune fille qu’elle sera devenue.
Soirée avec T. Ça faisait longtemps. Comme souvent, se pose la question de dans quelques années. Où serons-nous, et quelle profession exercerons-nous.
Je n’ai cessé de dire – et d’écrire ici – que je souhaitais laisser tomber le métier d’enseignants après dix ans. Mes premières hésitations, je les ai prises pour la fainéantise habituelle qui me prend quand une tâche est un peu ardue.
Mais après avoir parlé, cherché, m’être renseigné, je me demande si, pour la première fois de ma vie, je n’ai pas envie de construire sur des débris.
Je m’explique.
Je ne compte plus le nombre de textes que j’ai repris à zéro, de jeux vidéo dont j’ai effacé le fichier de sauvegarde, de scénarios de jeux de rôle que j’ai déchiré pour ressentir cet immense rush : celui de recommencer à zéro. De laisser derrière moi ce brouillon, dégueulasse, raturé, ces ruines sur lesquelles je construis, pour me dire “cette fois-ci, ce nouveau roman, cette nouvelle partie seront parfaits. Pas d’erreur, j’ai tout en tête.”
Et je ne connais rien de plus raturé, de plus en loques que l’Éducation Nationale.
Et je ne sais pas encore quelle sera ma décision finale : mais aujourd’hui, mercredi 27 février, je ressens l’envie de prendre les pierres écorchées dans les bras, et de continuer à bâtir.
Message peu amène d’un.e anonyme sur Curious Cat aujourd’hui (oui, j’ai un compte Curious Cat, car j’ai 12 ans et je suis narcissique) : la personne se révolte contre les enseignants, capables de provoquer des traumatismes durables chez des élèves, voir des phobies scolaires.
Si l’on passe sur le ton désagréable du message, il y a là un problème primordial, grave et fascinant : les établissements scolaires sont un laboratoire de sociabilisation. Un grand laboratoire dans lequel les systèmes d’alarmes dateraient de l’âge de pierre.
C’est une évidence, mais c’est dans la cour de récréation et les salles de classe que l’on fait ses premières expériences de groupe. Mais également de rapport à des adultes qui ne font pas partie de la famille. Et c’est là que réside le nœud du problème : à l’inverse des CPE, des infirmières ou des assistantes sociales, les profs ne sont pas formés à gérer les émotions qui bouillonnent chez les ados. Et non, ça ne nécessite pas que de l’empathie. Parce que ce n’est pas un adolescent, que nous avons en face de nous, mais près d’une trentaine. Et qu’il suffit parfois d’une phrase.
J’ai souvent parlé de cet élève qui m’avait dit qu’en fin d’année que quelques mots que j’avais prononcés (”Rien n’est jamais acquis.”) avait changé son rapport au travail scolaire. Or je n’avais aucun souvenir du moment où je l’avais dite. Et si, dans ce cas, le môme avait été positivement influencé, je tremble à l’idée de ce que j’ai pu créer de néfaste chez d’autres.
Je tremble, mais je refuse la culpabilité. Parce que, comme j’ai répondu à cet.te anonyme, à de graves exceptions près, j’ai toujours rencontré, parmi des collègues, des adultes réfléchis, qui, même sans outils, même si cela n’a jamais été abordé dans leur formation, ont conscience de la responsabilité qui nous a été confiée, et mal confiée. Je refuse la culpabilité parce que oui, j’ai sans doute blessé, et cela m’arrivera encore. Mais, depuis que j’ai commencé ce boulot, j’ai appris : à considérer tout élève comme infiniment précieux – et non fragile – à refuser le mépris, et à tenter de toujours garder les yeux ouverts.
Est-ce que j’y parviens toujours ? Non. Et c’est pour cela que nous sommes plusieurs adultes, avec des pratiques et des postures différentes. Pour que chaque élève puisse trouver sa place et, en cas de détresse, quelle qu’elle soit, un secours. C’est pour cela qu’il est criminel de diminuer les postes de CPE, d’infirmières et d’assistantes sociales qui offrent un autre rapport à l’adulte.
Tous les élèves qui, par le travail des adultes qui leur enseignent, ont pris confiance en eux, ont été sauvés, équilibrés, ne consoleront jamais de ceux que nous avons laissé au bord du chemin. Mais nous essayons. Nous tendons des mains, des mots, nous laissons des portes ouvertes, autant que possible.
Je suis en train de mettre les dernières touches à la partie théâtrale du spectacle d’année des troisièmes Glee. Pour la quatrième fois de leur collège, ils monteront sur scène pour jouer, un rôle et un instrument.
Un spectacle par an, sacré projet.
Et ces deux dernières années, deux spectacles originaux, lancés par Monsieur Vivi, leur prof absolu qui, depuis quatre ans, leur a appris la technique, le souffle, les notes, la voix.
“Ce ne sont que des spectacles de fin d’année.” me dit-il régulièrement, quand on se voit pour les inventer. Rien de dévalorisant là-dedans. Juste que nous restons des profs, et que nous ne révolutionnerons ni la musique, ni l’éducation, et sans doute pas la vie de ces élèves.
Et pourtant je me demande… Pourtant j’aimerais savoir. Si dans cinq, dix ou vingt ans, il subsistera quelque chose de leur voyage dans une ville souterraine ou, cette année, dans l’histoire d’une famille ballotée par l’Histoire du XXe siècle. Si les notes composées par Monsieur Vivi, les phrases que j’ai écrites et qu’ils auront mises en voix, leur seront d’un quelconque secours…
Ouais.
En attendant, il va falloir décider des rôles, et vu la pagaille de messages que les élèves m’envoient, ça promet d’être digne d’une série Netflix !
Nous sommes en 1995, j’ai treize ans. Mes parents me font l’un des meilleurs cadeaux du monde : ils m’ouvrent une partie de leur bibliothèque. Dans celle-ci, l’étagère dédiée à la Science-Fiction. Bien sûr que je vais me diriger vers celle-ci.
J’ai oublié pourquoi, ce soir-là, je me rappelle que c’est le soir, je choisis Dune. Le premier volume de la saga intergalactique de Frank Herbert. Je me cale dans mon lit, avec la lampe de chevet qui fait de grandes ombres, et je commence à lire. Et ce n’est pas comme dans ce que l’on appelle encore à l’époque La guerre des étoiles. Pas de poursuite effrénée, de droïdes ou de planètes qui explosent. Pas tout de suite. Juste un garçon. Paul Atreides, mon compagnon, mon frère jusqu’à la seconde. Paul Atreides qui, comme moi, dans son lit, entend deux femmes parler de son avenir. Une sorcière au nom mystérieux – Bene Gesserit – et sa mère. Juste sa mère, Jessica, une idole sacrée jusqu’à ma classe prépa.
On découvre l’intimité des héros avant d’entrer dans cet univers gigantesque, infiniment complexe. Je découvre le concept du “lire trop tôt”, dont me parlent parfois mes parents, et à quel point ce n’est pas important. Je ne saisis pas toutes les implications de ces magouilles politiques : ces maisons nobles qui s’affrontent dans de subtils jeux d’influence, ces ordres de l’Empereur, auquel chacun obéit sans vraiment y croire, ces alliances qui se défont… Peu importe. Je tremble pour Paul, si familier et pourtant si étranger, soumis à la torture dès la page 15, exilé de sa planète pour se rendre sur Dune, l’hostile, la désertique, seul monde dans l’univers connu à produire l’Epice, capable de prolonger la vie et de distinguer l’avenir.
Au fil de mes relectures, je prendrai plaisir à dénouer les fils de l’intrigue politique, mais toujours, toujours je resterai ébloui par cette découverte : que l’immensité d’un univers de Science-Fiction peut partir des personnages. Il y a, dans les conversations du monstrueux Baron Harkonnen avec son ordinateur humain, le Mentat Piter de Vries, infiniment plus d’effroi que dans les grandes batailles où fusent les lasers.
Et puis, cet univers, comme ses héros, est fondamentalement touchant car brisé : brisée, la planète Dune, que ses autochtones cherchent à transformer en monde verdoyant, quand c’est le désert qui la façonne ; brisée, Alia, l’enfant monstrueuse aux mille mémoires. Brisée, fracassée mon approche des histoires : ces êtres auxquels je m’attache ont des aspects parfois révoltants.
Dune, ce n’est un secret pour personne, est un tournant majeur dans l’histoire de la Science-Fiction. Mais, comme pour certains personnages du roman, le fait de le traverser m’a changé. Fondamentalement. Et mon regard de lecteur a conservé depuis cet hiver 1995 le bleu des iris des Fremen.
Phrase prononcée lors de mon année de stage par une formatrice, et qui continue à me titiller.
Dans le contexte, je pense que le message était : “Ne reproduisez pas ce que vous avez vécu en tant qu’élève. Ayez une réflexion sur ce que vous ferez.” Ce qui est tout à fait sain.
Mais malgré tout, la nostalgie râle et s’agite. Parce que même si j’ai tenté, réfléchi, changé, recommencé, même après dix ans de métier, il reste dans mes façons de faire des bribes irréductibles, des inflexions et des murmures qui me viennent des adultes qui, enfant, m’ont enseigné.
Cette nécessité d’explorer méticuleusement un texte au niveau du sens, de m’assurer que tout le monde l’a bien compris me vient de Mme H., ma prof de première. Parce que même des lycéens littéraires avaient besoin de comprendre à quoi ressemblait le salon des Bovary, avant de traquer structure du langage et procédés de style.
Cette alternance permanente de cours précis, rigoureux et d’activités beaucoup plus libres sont la marque de Mme S., en quatrième. Parce que les portes d’entrées dans le savoir doivent être multiples, changeantes. Il n’y a que comme ça que je parviens à y embarquer un maximum d’élèves.
Ce désir de maintenir avec mes élèves des relations à la fois fortes et distanciées, c’est le sceau de M. S, mon prof d’anglais du lycée. Qui est parvenu à faire en sorte que ces ados tourmentés trouvent chacun leur place, sans jamais outrepasser leur rôle d’élèves.
Ne soyez pas les profs que vous avez eu. C’est inévitable. Ils nous ont formé, et nous portons leurs héritages. Et la beauté de la chose, c’est que nous pouvons choisir, et garder d’eux le plus brillant, le plus beau.
La gorge nouée ou plein d’assurance, seuls ou en groupe, pour la première fois passant un oral avec des enjeux, nous avons reçu les troisièmes, pour leurs oraux de stage.
Ils sont venus, un effort vestimentaire sous le bras. Avec un jean qu’ils portent les ourlets asymétriques, avec des talons qui leurs donnent l’air d’échassiers maladroits, avec une chaîne bling bling sur une chemise blanche de mariage. Ils sont venus, le haut parfaitement accordé, pull classe et sobre, bijou discret, et en bas un pantalon de jogging. Parce qu’il n’y a pas masse de choix, dans leur placard.
Ils sont venus, ne sachant pas comment retenir tout ce qu’ils ont à dire. Certains qui ont tout appris par cœur et le débitent à une vitesse folle, recherche, taille de l’entreprise, activités, avis, le tous en 48 secondes chrono. D’autres se sont cachés derrière une feuille gribouillés et d’autres, encore ont déroulé leur sujet avec une aisance merveilleuse pour leurs quinze ans.
Ils sont venus et nous ont regardé avec angoisse, parce que nous étions pour une fois, supérieurs en nombre, eux tout seuls, nous deux. Ils ont cherché les pièges dans les questions les plus innocentes et ont désarmé les plus retorses avec leur franchise.
Ils sont venus et ont été maladroits, impressionnants, à l’aise et terrifiés. Ils sont venus et ont tenté. Les troisièmes.
Et quand je sors au soleil, groggy de ces sept semaines passés à leur apprendre, leurs voix s’élèvent, légères, désormais, et se fondent dans le bleu.
“Dites donc Lianna, je ne savais pas que vous aimiez autant le football.”
La jeune fille lève la tête avec un sourire. Elle attend un moment avant de répondre et j’entends presque les rouages s’activer sous son crâne. Lianna ne parle français que depuis peu de temps et même si ses progrès sont absolument fulgurants, elle a toujours besoin de ce temps d’adaptation, lorsque mes commentaires ne sont pas totalement explicites.
Elle finit d’analyser ma phrase, baisse la tête sur son survêtement aux couleurs du PSG puis se met à rire.
“Ah oui ! C’est mon côté un peu français, monsieur !”
Lianna est née au Maroc et a vécu en Italie. Mine de rien, en cette fin de quatrième, elle est en train de devenir trilingue, le tout totalement naturellement. A ses côtés, sa copine Lux rigole.
“Tu vis en France depuis un an, et tu es déjà plus française que moi ! – Vous n’êtes pas française, Lux ?“
Rire indulgent.
“Ben non, monsieur, vous voyez bien ma tête, je suis arabe !”
Une conversation qui revient très souvent, et tous les ans. Et qui est toujours délicate. Faussement naïf, j’enchaîne :
“Pourtant vous vivez en France, et vous avez des papiers français, non ? – Roh oui, mais c’est pas ça, monsieeeeeeur être française ! – Alors c’est quoi, être française ? – Ben je sais pas. Déjà, c’est pas avoir ma tête et manger le couscous le week-end ! – Azy, n’importe quoi ! Moi je suis peut-être arabe, mais je suis française aussi, elle est folle elle !”
Hildegarde, avec sa délicatesse habituelle, vient de faire part de son désaccord.
“Monsieur, vous, vous êtes français et quoi ? – Comment ça, Hildegarde ? – Ben, français c’est genre le truc de base, genre on parle français, on se comprend, mais c’est quoi votre truc en plus ? Genre vos parents ou votre grand-mère ? – Euh, ma grand-mère est bretonne. – Ben voilà ! Vous êtes comme nous, vous êtes français, mais vous avez votre histoire, avec la Bretagne… C’est là où ils ont les trucs de la mer et tout ?”
Lianna hésite encore un instant :
“Oui mais c’est pas pareil pour moi. Moi, j’ai pas les papiers français, je crois. Du coup, je suis quoi ? – Ah ouais j’avoue. Elle est quoi, monsieur ?“
Alors on a passé la récréation à parler, sans qu’elles demandent une seule fois à sortir. De toute façon il faisait froid, dehors. On a parlé de la culture, de la nationalité, de l’immigration… Et Lux a fini par dire en rigolant :
“C’est rigolo quand même. Genre être français ou algérien, tout le monde est sûr de lui… Mais en fait, il n’y a pas deux personnes qui sont d’accord avec ce que ça veut dire pour de vrai. – Azy, pourquoi tu crois que tout le monde se prend la tête ? Parce qu’on se ressemble pas, et on doit tous rentrer dans la même boite ! Y en a qui veulent pas.”
Et sur ces mots, Hildegarde tourne les talons. Suivie de Lux et de Lianna. Lianna qui sort, en caressant distraitement l’écusson du PSG, sur son survêtement.
Roog et Rahal, les personnages de Suikoden V qui prêtent leurs noms à ceux deux élèves
Donc hier soir, au conseil de classe, Roog et Rahal ont écopé d’une alerte comportement et travail. J’étais en charge de les remplir, ce sera donc ma grosse écriture ronde, maladroite et toujours un peu tremblante qui aura tracé, sur les petites feuilles rouges, les mots : “Votre comportement et votre manque de travail mettent en danger votre projet d’orientation.” ou quelque chose comme ça.
Alors que ça aurait pu être comme dans un téléfilm.
J’aurais pu m’élever, d’une voix vibrante, contre les collègues diagnostiquant avec lucidité que ces deux élèves de troisième ne peuvent tout simplement pas accéder à la seconde générale, ainsi qu’ils en ont le projet. J’aurais pu les défendre. Expliquer que, parfois, il faut avoir foi en nos élèves. Que nous sommes là pour donner confiance en l’avenir, que j’ai l’intime conviction que par leur intelligence, leur répartie et leur culture, ces deux-là pourraient réussir.
J’aurais eu l’air tellement con.
Roog et Rahal sont deux blessures, profondes.
Parce que oui, tout ce que j’ai écrit plus haut, ils le sont. Nous nous retrouvons toujours avec plaisir. Ils auront fait leurs devoirs, et, s’ils me gonflent à prendre trop de latitude avec les règles de la classe, je sais qu’ils seront, par leur motivation et leur humour, deux moteurs dans cette classe bien foutraque.
Alors c’est d’autant plus dur quand, en toute connaissance de cause, ils foutent la misère à leur prof d’anglais, qui, patiemment, à chaque heure, tente de les raccrocher. Quand ils vont se plaindre de ne pas participer à une sortie dans le bureau de la principale et se retrouvent à lui tchipper à la face comme les plus lourdeaux des élèves de cinquième. Quand ils n’ont même pas l’intelligence ou la duplicité de jouer le jeu. D’assurer des moyennes à peu près correctes dans les autres matières, histoire qu’on leur foute la paix.
C’est d’autant plus dur quand, les deux fois où je leur en ai parlé, ils m’ont regardé, on haussé les épaules et dit que non, vraiment, ils ne comprenaient pas ce qui n’allait pas.
Deux blessures. A se demander si leurs questions d’après les cours, leurs plaidoiries enflammées lors de simulation de procès, leurs écrits, bourrés d’erreur de langue mais profondément beaux et bien construits ne sont qu’une tentative de manipulation de plus. Parce qu’on ne peut pas être frontalement opposé à tous les profs, et que, quitte à avoir un allié parmi les adultes, autant prendre celui avec lequel on passe plus d’heures, ce sera rentable.
Deux blessures : parce que Rahal a quitté la cinquième en laissant T., son prof de français de l’époque, mon meilleur ami, profondément attristé du noir dans lequel il fonçait tête baissée, après avoir été une présence si lumineuse en classe. Je m’étais promis, comme un gros débile égocentrique, que, pour T., je réconcilierais Rahal avec l’école. Que son regard regagnerait, en permanence, la belle sérénité, sous ses paupières lourdes, que je lui avais vu, il y a deux ans. Parce que Roog, avec son rire rocailleux, sa propension à piquer des livres sur mon bureau pour les lire entre deux activités, était taillé sur mesure pour être mon Padawan. Celui qui me ferait dire que oui, ici à Ylisse, je peux apporter aux élèves, vraiment, et créer un tout petit lien en plus.
Monsieur Samovar, espèce de crétin, combien de fois faudra-t-il te répéter que tu es prof, que c’est un boulot, pas un sacerdoce ? Que ces gamins se sauveront tout seul s’ils le souhaitent, et que s’ils continuent à se comporter en débiles malgré une intelligence indéniable, c’est qu’ils ne méritent pas d’être sauvés ? Que tu pourrais davantage te préoccuper de Kasumi, qui n’a besoin, elle, que de quelques éléments du programme en plus, pour réussir ? De Lepant, qui pourra assurer un excellent Bac Pro, si tu prends une ou deux heures pour lui réexpliquer quelques notions vues cette année ?
En fin de compte, et ça devrait me consoler, me donner foi en l’avenir, ce sont souvent les élèves qui choisissent. De s’accrocher, de lâcher. La majorité d’entre eux fait ses propres choix, et notre rôle consiste à leur donner le plus d’outils possible pour préparer le voyage qu’ils dessinent.
Mais, entre les craquelures du masque de prof, j’aurais voulu, vraiment voulu, que Roog et Rahal ouvrent leurs ailes, que je devinais de l’envergure du monde. Et que je n’imagine, à présent, plus que grises.
Je surveille les quatrièmes Alakhazam et les baies vitrées me permettent de distinguer les quatrièmes Bulbizarres qui composent, à quelques mètres de fenêtres et d’air.
Je crains en général beaucoup les évaluations communes. Il s’agit toujours d’un moment difficile, durant lequel les mômes renâclent et protestent : d’abord face à la longueur de l’épreuve (deux heures, ça n’est pas rien lorsque c’est la première fois), et puis parce qu’ils ont affaire à un sujet qui n’a pas forcément été écrit par leur professeur. Du coup, les phrases, les consignes, le vocabulaire change. Et ça crée des mini-drames, entre celui qui ne comprend pas que les questions ne sont pas écrites en italiques et celle qui ne s’y retrouve plus, parce que les questions de grammaire et de compréhension ne sont plus aux places habituelles.
Contrairement à jeudi dernier, où les deux classes avaient eu des réactions totalement différentes, aujourd’hui, ils ont tous le nez penchés sur la feuille.
Et se battent.
Parce que je vois que ce n’est pas facile. Beaucoup luttent avec le texte – un extrait de Matteo Falcone – peinent à rédiger ou à trouver comment justifier. Mais, à une exception près, ils ne lâchent pas leur stylo, à cacher leurs têtes dans leur bras ou à commencer à réaliser d’improbables constructions avec le contenu de leurs trousses. Ils écrivent.
Et j’y vois non seulement le succès de leurs volonté mais aussi l’inlassable boulot de tous leurs profs jusqu’ici. Il y a quelque chose de construit, dans ces classes de quatrième, un niveau réputé comme chaotique, et compliqué.
J’y repense lors du conseil de classe des troisièmes Bazoukan. Nous évoquons toujours les mêmes difficultés, celles que les élèves ont acquises durant le collège, et dont nous ne parvenons pas à les défaire.
Je croise les doigts pour que ces vaillants petits guerriers de quatrième soient épargnés. Les doigts serrés sur leur stylo, ils me semblent tellement le mériter.