Vendredi 8 février

En ces journées de travail, trop longues depuis trop longtemps, trop denses – élèves de plus en plus en oppositions, réunions et obligations qui se succèdent, trimestre qui se termine beaucoup trop vite – trouver du réconfort là où l’on peut.

Et revenir à ses premières amours. La gentillesse.

Observer les troisièmes Glee en sortie scolaire. Ils sont une classe de troisième : des individus variés, aux histoires dissemblables, et aux tempéraments uniques. Pourtant, pendant un moment de pause, ils s’assoient autour d’une table. Proches, mais pas affalés les uns sur les autres. A jouer, avec des rires d’enfants, au jeu des drapeaux de pays sur un téléphone portable. Ou à proposer les gages les plus gentils du monde à action ou vérité. (”Vérité ? C’est quoi ton rêve le plus beau ?”)
Ils prennent soin les uns des autres, malgré les misères qu’ils s’infligent parfois. Font toujours front commun contre l’adversité. Et dans cette manière d’être, je reconnais les valeurs de Monsieur Vivi, leur mentor depuis la sixième. Son humanisme, et cette gentillesse parfois un peu acide ont lissé les aspérités les plus douloureuses de la vie collégienne.

Observer, en revenant de nuit d’une sortie scolaire, M. croiser des élèves, censés rentrer seuls. Et la voir, sans aucune affectation, mais avec une puissance absolue, se diriger vers chaque môme, pour lui demander comment il rentre. S’en assurer, quand bien même les autorisations de sortie signées par les parents nous dédouanent de toute responsabilité.
Et M. ne le fait pas parce qu’elle est prof-poule, qu’elle angoisse ou qu’elle croit fermement en des lendemains qui chantent. Non. Elle le fait pour la simple et bonne raison qu’il faut le faire. Sans discussion et sans commentaire.

Quand tout le reste foire, il reste ça. La gentillesse.

Jeudi 7 février

Ce soir je me coucherai trop tard.

Et demain, je me lèverai avec tout l’enthousiasme de l’Élysée découvrant un nouveau rebondissement dans l’affaire Benalla. Les gamins se foutront de moi : “Monsieur, vous avez des ceeeeernes !” “Monsieur, vous nous dites tout le temps qu’il faut se coucher tôt !” “Vous avez joué à la Switch, monsieur ?”

Ce soir je me coucherai trop tard, parce que je suis rentrée à plus de 21h. Et qu’il est hors de question que je renonce à mon espace.

Celui où je ne suis pas enseignant. Ni devant des élèves, ni en réunion. Celui où je gravirai des montagnes, mots ou cinéma. Celui où je suis le frère qui prend des nouvelles de sa petite sœur avec qui on prépare son anniversaire, le Rocky Horror au Grand Rex. Celui où je suis un elfe Sacrenuit, agent de la Dame Noire, ou une pensée qui s’anéantit devant l’immensité des mots de Virginia Woolf.

Celui où je m’oublie, me distrait, me rassemble. Celui sans lequel les petites larves tristes me rampent sous la peau.

Trois heures au moins, passées à retisser le manteau de couleur, de clinquant. A parcourir d’autres mondes ou d’autres pensées. Ma liberté est à ce prix, et glorieuses mes cernes.

On a l’orgueil que l’on peut.

Mercredi 6 février


Lundi, Oboro a passé le cours la tête dans les mains, à refuser de faire quoi que ce soit. Comme la semaine dernière. Et la semaine d’avant.

Les collègues des lycées s’apprêtent à appliquer la réforme mise en place par le Ministre actuel, qui aspire à créer “une école de la confiance”. Une réforme de plus. Un nouveau slogan. Sait-il combien de réformes ont précédé la sienne ? Les a-t-il comptées ? Est-il allé voir les collégiens devenus étudiants, les étudiants devenus adultes, s’est-il penché sur leurs travaux leurs réussites ?
J’enseigne depuis dix ans, et j’ai déjà assisté à trois réformes. Une tout les trois ans ou presque. Ce qui veut dire qu’un collégien connaîtra au moins un changement de règles du jeu durant les quatre ans entre la sixième et la troisième. Parfois plus.

J’ai la maman d’Icare au téléphone. Elle se désespère. Son fils est en décrochage, et sèche de plus en plus de cours. Comme sa soeur, maintenant en bac bro gestion administration, qui vient en classe un jour par semaine.

Je suis un prof comme les autres. Moins hostile qu’on peut le lire à longueur d’articles aux différentes réformes. Pourquoi pas, si quelque chose ne fonctionne pas, si une façon d’enseigner ne permet pas aux élèves de réussir, la modifier ?
Mais il me devient de plus en plus difficile de croire que ces réformes ne sont faites que dans l’intérêt des élèves.
Quand on change l’intégralité du fonctionnement du collège au pas de charge, de façon à ce que tout soit terminé avant la fin d’un quiquennat. Quand, même pas deux ans – même pas deux ans, bon sang – plus tard, on change les règles du jeu. J’ai actuellement la sensation de jouer au Monopoly avec les partenaires les plus lunatiques du monde.

“Alors je lance les dés et j’achète la rue Lecourbe pour…
– Attends attends attends, c’est nul le Monopoly en fait, on joue à la Bonne Paye en fait !
– Euh, ok, laisse-moi ranger le plateau et…
– Non non mais ça va en fait, attends, ce qu’on fait c’est qu’on garde les mêmes billets qu’au Monopoly et on met juste le plateau de la Bonne Paye.
– D’accord alors je relance les dés…
– Non non, pas les dés, tu sais quoi, on va prendre la roue du jeu Destin, ce sera mieux !”

Depuis qu’on a mis en place un contrat d’objectifs, comme celui que j’utilisais en début de carrière avec Laya, son attitude s’est énormément améliorée. Et, de plus en plus, elle rit devant sa réussite.

Nous manifestons, nous faisons grève, moins par défiance, j’en ai l’impression, que par incrédulité devant ces changements de règles permanents, qui obéissent tellement plus souvent à des logiques d’optimisation budgétaires, à des questions d’ego – le gouvernement en place ayant tellement à cœur de montrer que lui, LUI et capable de faire réussir les élèves, là où ses prédécesseurs allait en faire des rebuts de l’humanité – qu’à l’intérêt des élèves.
Dix ans que j’enseigne. Et que je prends les réformes comme des averses : on n’y peut rien, il faut faire avec. Et continuer à avancer.

A quel moment la politique éducative s’est-elle transformée en aléa avec lequel on doit gérer ? Pourquoi les élèves que l’on tente de sauver, ceux que l’on perd, ceux que l’on rattrape, le sont-ils presque toujours du fait d’initiative individuelles ou locales, et non plus grâce à un plan d’ensemble ?

Pourquoi ne nous laisse-t-on pas le temps ? Pourquoi change-t-on sans nous écouter ?

Comme tous les ans depuis que j’enseigne, je mets en scène un procès fictif. Organisation, écriture des textes, interprétation : c’est un moment magnifique à chaque fois. Quelle que soit la réforme pendant laquelle je l’ai mis en place.

Nous faisons trop souvent route, nos élèves et nous, en dépit des cartes que l’on nous demande de suivre.

Et si on changeait juste, juste ça ?

Mardi 5 février

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“Monsieeeeeeeur, vous avez vu mon mari ?”

Et Kasumi de me foutre sous le nez son carnet de correspondance, dans le protège-cahier duquel elle a glissé un dessin de Lelouch. (pas Claude, hein, relancez vos pacemaker, le héros de Code Geass).

Je pourrais trouver ça mignon, là, le souci, c’est que Kasumi me fait part de son statut matrimonial durant une heure de cours plutôt chaotique de troisième Bazoukan et que je suis davantage à empêcher Ilan de couper les cheveux de sa voisine de devant qu’à demander si les épousailles furent célébrées par une gamine de douze ans chevauchant un robot géant.

Kasumi est une sorte de particule de joyeux chaos dans la classe. Avec sa pote Laksmi, elles évoluent dans un univers joyeusement coloré, et absolument hermétique. Elles passent leur temps à se marrer et à couvrir leurs cahiers, autrement bien tenus, de dessins reprenant les grandes scènes de leurs animes favoris.

Elles appartiennent à cette rare catégorie d’élèves, qui a crée un environnement parfaitement hermétique : de par leur travail, elles assurent aux yeux des adultes et leur comportement en décalage complet avec le reste d’Ylisse et parfaitement assumé leur épargne moqueries et conflits. Les grandes gueules de la classe les observent, partagées entre la perplexité et une très légère pétoche.

Surtout quand Kasumi se met à rire avec exactement la même expression faciale que ses héros d’animés.

“Euh, bravo pour votre mariage. Mais pourquoi vous me montrez ça ?
– Vous n’aimez pas ? Pourtant, vous êtes un peu comme nous, monsieur.”

Ah oui quand même…

Lundi 4 février

Aujourd’hui je voulais parler de ces foutues réformes, dont nos dirigeants se gargarisent actuellement, et du parfum de cynisme qui se dégage de leur bain de bouche.

Je voulais parler du fait que, dans un élan de masochisme, j’ai décidé de chaperonner Roog et Rahal lundi prochain, pendant que leurs camarades vont au mémorial de Caen.

Mais je n’y arrive pas. Parce qu’aujourd’hui, Eilie a fait ma journée.

Eilie, je l’ai déjà dit, est une élève que j’ai découvert en cinquième. A l’époque, elle était sous l’emprise d’une pote à elle dont la détestation pour l’ensemble des adultes déteignait sur Eilie. L’année a passé, Eilie a grandi et s’est détaché de la pote en question.

Les vacances sont passées, Eilie est revenue transfigurée.

Elle n’est pas la meilleure de la classe. Ses résultats sont cependant d’une solidité à toute épreuve. C’en est même drôle. Que je note, que j’évalue par compétences ou par licornes bleues, elle obtient toujours quasiment les mêmes résultats (je précise aux esprits chagrins que ça signifie qu’elle se maintient toujours au niveau de ce qui est demandé, et non qu’elle stagne). Et son attitude est à l’avenant : Eilie ne sera jamais une élève moderne. Il faut un tout petit peu râler pour qu’elle retire son manteau, elle piapiatera toujours un peu avec sa copine, mais jamais assez pour que ça devienne gênant. Elle profite de la minuscule zone franche entre règlement et réprimandes.

Mais surtout, Eilie a confiance en l’adulte qu’elle a en face d’elle. Jamais elle ne haussera les yeux au ciel quand je propose une activité exotique, ou que je leur promets que, vous allez voir, ça va être trop bien de lire ce texte d’un auteur tout bizarre écrit dans une langue bricabroque. Alors que d’habitude, avec les filles, je ne m’en sors pas trop bien, elle me donne toujours l’impression que j’ai expliqué exactement comme il fallait.
Elle met un point d’honneur à ne pas tricher, à faire les exercices demandés, sans se planquer pendant que Monsieur Samovar court d’un môme à l’autre pour qu’ils remplissent la fiche, s’évaluent, tiennent leur rôle dans un groupe. Que ce soit l’apprentissage d’une scène de théâtre, de l’analyse de texte ou un jeu de piste dans le collège, elle accepte les règles du jeu.

Et aime ça.

Comme ce matin, où, bêtement, je remarque que les élèves que j’ai eu l’année dernière ont sans doute oublié le terme employé en français pour “malentendu”.

“Un quiproquo monsieur.”

Je la regarde en clignant les yeux.

“Bon. D’accord. Alors là, Monsieur Samovar se retrouve comme un idiot qui a sous-estimé ses élèves.”

Cette presque jeune fille rit. D’un rire de plaisir, dépourvu de toute vanité. Juste la joie d’avoir surpris son prof, de s’être servi des connaissances dont elle est en train de construire son univers mental.

Un univers stable et lumineux, pour ce que je peux en voir. Et moi de la regarder, et de me demander par quelle magie blanche, quel miracle certains élèves, comme ça, pour rien, nous adoubent professeurs, totalement et entièrement.

Dimanche 3 février

Et le dimanche, on s’évade…

J’aurais bien parlé du jeu vidéo The red strings club ce soir, mais j’ai récemment fait un billet vidéoludique. Alors je vous laisse juste en tête à tête avec sa bande son…

Samedi 2 février

Avec moi ça se passe très bien, pourtant.

Je l’ai déjà écrit, il s’agit de la pire phrase à prononcer devant un collègue. Quand une classe se comporte comme une bande de Hell’s Angels après dix-huit expresso, quand ils t’ont retourné ta classe qu’elle en ressemble à une œuvre de Kandinsky, quel réconfort tu peux bien trouver à apprendre qu’en espagnol, ce sont de petits chérubins ?

Alors je pose ici la question.

Parce que je suis tombé sur les rapports relatant les frasques de Roog et Rahal cette semaine. Que ça oscille entre le grotesque et le révoltant, le tout largement parsemé d’irrespectueux. A tel point qu’ils ne participeront pas à une sortie scolaire au mémorial de Caen.

La même semaine durant laquelle, en français, ils ont été fabuleux. Où Roog a lu Créon avec un aplomb et une force incroyable chez un élève de troisième, où Rahal a retrouvé le chemin de la lecture. Et ça me tue. Parce que je ne peux pas m’enthousiasmer sans réserve, parce qu’ils ne peuvent pas, pas à leur âge, pas avec leur intelligence, se montrer aussi doubles en permanence.

Nos élèves ont besoin d’un enthousiasme, d’une confiance immenses de la part des adultes. Pour grandir et s’embraser. Je brûle de les leur offrir.

Mais pas tant qu’ils tromperont à ce point.

Vendredi 1er février

“Monsieur, je peux vous parler ?”

Le visage dévasté d’Annabelle nous ramène, Monsieur Vivi et moi, à notre rôle de professeur. Il est 17h10 pourtant. Un vendredi. L’heure de laisser, comme chaque fin de semaine, les événements de ces cinq derniers jours s’envoler, et se diriger vers des choses plus douces.

Mais Annabelle croule sous le poids de ses larmes retenues et il n’y a plus le temps pour la lassitude.

“Je ne veux pas aller au lycée de la Soucoupe.”

Elle éclate en sanglots. C’est la première fois que je vois Annabelle pleurer. Annabelle, gamine exemplaire, au sens littéral du terme. Parfaite. Aux résultats régulièrement excellents, camarade extraordinaire, qui, par douceur et par force, quand il l’a fallu, a acquis le respect de l’ensemble de ses proches. Musicienne douée et besogneuse. Aînée d’une famille aux exigences délirantes.

Contrairement à Rina, dont j’avais parlé précédemment, Annabelle ne s’est pas débarrassée du corset de ses infinies obligations, de cette nécessité d’être irréprochable, face aux autres et face à elle-même.

Annabelle pleure.

Aujourd’hui en Vie de Classe, nous avons évoqué les deux lycées auxquels notre collège est rattaché. Avec la réforme à venir, l’un des lycées, le Lycée de la Soucoupe, s’est davantage spécialisé dans le pôle scientifique, versant informatique, et le lycée de Château dans les domaines littéraire et artistique.

Annabelle veut faire médecine. Et, si elle comprend bien, elle doit aller à la Soucoupe. Et la Soucoupe, c’est moche. A la Soucoupe, lui a dit une amie, c’est un peu comme au collège, il faudra qu’elle compose avec des gens sympas et d’autres lourds, on lui dira encore que les indiens sentent le curry et elle devra montrer qu’elle sait se battre. Elle passera de bons moments avec une équipe jeune, qui, au fil des années, efface la réputation un peu gluante de ce bahut, et apprendra aux côtés d’enseignants passionnés, d’élèves souvent brillants.

Elle ne veut pas ça.

Elle veut aller au lycée du Château. Qui est vraiment un Château. Qui a meilleure réputation, même si c’est peut-être juste un cliché. Elle veut se passer sous le porche et traverser des douves. Évoluer au milieu de beaux bâtiments, de l’ambiance douce du parc. Elle veut la tranquille sûreté des anciens murs, elle y a le droit.

Monsieur Vivi la rassure. Elle est tellement forte. Elle créera, où qu’elle aille, son propre monde, sa propre bulle de douceur.

Mais Annabelle en a assez de créer. Elle veut juste prendre. Elle a joué selon les règles, toujours, et bien joué. Elle a accepté sans jamais se compromettre ou se plaindre. C’est la dernière année. Aujourd’hui, c’est à son tour. C’est pour elle. Elle y a le droit, et pleure, pleure de voir cette porte-là, aussi, se fermer.

On lui promet, parce qu’on en est sûrs. Qu’au Château aussi, on peut avoir un parcours scientifique, surtout quand il est plus tourné vers les sciences. Qu’elle demande en plus une option artistique, disponible là-bas, et qu’avec son profil, elle ne peut qu’être acceptée.

Elle tremble un peu. Nous écoute quelques minutes, un peu plus que séant, parce qu’elle a besoin de se rassurer. Et respire. S’excuse et nous remercie.

Partir le cœur en miettes. Pourquoi est-ce si compliqué, pour tous, tout le temps ?