
“Monsieur, vous avez lu le livre qu’on étudie, vous ?”
Tous les ans, la question est posée. Et c’est le genre de question que j’ignore. Que je rabroue d’un “Bien sûr que je l’ai lu, comment est-ce que j’aurais préparé le cours, autrement ?” ou d’un “Non. Non non. J’improvise.” quand la classe a atteint le niveau 3 en ironie (ça n’est pas toujours le cas).
Mais tout de même. Après dix ans, on a le temps de se pencher sur ce genre de détails. Comme le cours de quatrième Alakhazam ne se passe pas trop mal, je réponds à Eilie par une autre question :
“Pourquoi, tous les ans, les élèves me posent cette question ? J’ai l’air de ne pas savoir de quoi je parle ?“
Eilie, comme à son habitude, sourit doucement, puis lève les yeux vers le plafond. Elle réfléchit toujours comme ça.
“Non, ça n’a rien à voir. C’est pas méchant, en fait.”
Nouvelle pause.
“C’est juste, quand vous parlez de l’histoire, des personnages… C’est comme si vous découvriez aussi ce qu’il se passe… Enfin comme si on était ensemble à la lire, l’histoire. Alors du coup, on se demande si c’est pour de vrai ou si vous faites semblant.“
Elle retourne à son exercice. Et me laisse, tout seul, une autre illusion toxique en petits morceaux à côté de moi.