Jeudi 7 mars

Cher Monsieur Blanquer,

Au mois de mars, je ferai, encore, sans doute grève. J’ai participé à toutes celles qui mettent en cause la loi que vous passez avec toute la délicatesse d’une amicale en train de faire du point de croix.

Je la ferai et il y a de grandes chances que ce soit peu utile. Parce que je dois vous reconnaître ce mérite : cette loi, vous l’avez faite passer d’une main de maître.

Vous avez réussi à faire en sorte que l’on parle de quelques points polémiques, superficiels – le coup des drapeaux, c’était bien joué, et même pas nouveau, on avait eu une déclaration des droits de l’homme à afficher dans nos salles de classe, il y a sept ou huit ans – tout le monde s’est énervé, a donné son avis, et, dans ce brouillard d’opinions diverses et variées, vous avez continué votre bonhomme de chemin. Les aspects les plus problématiques de cette loi, vous les avez dissimulé, que David Copperfield lui-même n’aurait rien vu.

De quels aspects suis-je donc en train de parler ? De deux, principalement : les économies de moyens, et l’évaluation des écoles.

Je m’explique :

L’Éducation Nationale, ça coûte cher, notamment au niveau de la formation des enseignants. Or donc, vous avez décrété que, désormais, des AED (surveillants, dans le langage profane) pourraient être chargés de missions d’enseignement, Alors déjà, je salue l’admirable coup de poker, permettant non seulement de réduire le nombre d’heures alloués à des enseignants ayant le concours, mais également d’exploiter un peu plus des personnels souvent peu considérés et obligés de jongler avec énormément de responsabilités. J’aimerais quand même signaler que les AED de mon bahut cumulent régulièrement les fonctions de surveillants, assistants sociaux, grandes sœurs ou grands frères, videurs de salles de classe, confidents et j’en passe.
S’appuyer sur l’un des maillons les plus précaires de la structure éducative pour éviter d’avoir à recruter des profs, c’est pas la méga méga classe, si je puis me permettre.
Et puis bon, au passage, bel image du métier d’enseignant également : après tout, on peut bien confier des classes à des étudiants encore imparfaitement formés parce que c’est pas non plus super super compliqué d’enseigner, faut arrêter, un peu.

D’un autre côté, il n’y a là rien d’étonnant : depuis votre nomination à la tête de l’Éducation Nationale, le mot d’ordre semble être de charger certaines fonctions pour en rendre d’autres de plus en plus dispensables. Je pense notamment aux professeurs principaux, appelés à remplir de plus en plus les missions de CPE et de Psy-En (les anciens conseillers d’orientation), dont on va finir par nous dire que, bof, au fond, sont-ils bien nécessaires ?

Et l’évaluation, dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien c’est très simple : alors qu’existait déjà un système d’évaluation du système scolaire (le CNESCO) indépendant de votre ministère, voilà que, bizarrement, il devient nécessaire d’en créer un nouveau, le CEE, dont les membres seront désignés par qui ? Mais par qui donc ? Eh bien par le Ministère de l’Education Nationale lui-même ! (nos lecteurs qui ont deviné gagnent un autocollant “Un jour j’ai lu un livre, je peux servir de prof de français s’il y a besoin”).

Et je suis prêt à faire un tour de magie et lire dans l’avenir : quelque chose me dit que ce fameux CEE va trouver les mesures mises en places hyper-efficaces.

Je pourrais également parler des éventuelles fusions écoles-collèges aussi, ce serait croquignole mais je vais m’arrêter là. Vous savez pourquoi ? Parce que je pense que cette lettre est profondément chiante. Elle ne va pas intéresser une majorité de personnes, car elle traite de problèmes de fonctionnement internes à l’Éducation Nationale, qui ne sont pas immédiatement accessibles. Alors que oui, les questions de l’uniforme, de Parent 1 Parent 2, ça ça fait immédiatement réagir. Ça c’est sexy médiatiquement. Et du coup, c’est de ça dont on risque de continuer à parler dans les jours à venir.

Au mois de mars, je ferai grève. Et je continuerai à expliquer, petit à petit, en quoi cette loi est dangereuse. Qu’elle évoque à peine les élèves, parce qu’elle n’a pour intérêt qu’un souci d’économie et de paix sociale, sous couvert de rigueur et de bon sens.

De nombreux ministres ont peint de couleurs étranges l’enseignement, durant leur mandat. Ils ont tordu les programmes dans d’étranges directions. Mais jamais ils n’avaient balancé de tels coups de boutoir dans la structure même de nos métiers, dans ce qui nous permet de prendre en charge et de tenter d’offrir les mêmes chances à tous nos enfants.

On ne baisse pas les bras.

Un prof.

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