
Ces vacances – et on me prendra pour un dingue de l’écrire comme ça – m’ont permises de reconstruire ma forteresse mentale.
Mon univers intérieur est affligeant : un mélange de forêt elfique et de cité futuriste, dans laquelle des romancières du XIXe tirent au pistolet sur des monstres gothiques. Des ruines sous un immense ciel de béton dans lequel Paul Atreides lit des passages de l’Iliade à Sylvanas Coursevent. Le tout sur fond de musique électronique spatiale et de comédie musicale acidulée.
C’est cet imaginaire dans lequel j’évolue. Mais que, dans mon travail quotidien, je brise, moellon après moellon, un ou deux par jour. Parce qu’on ne peut pas arpenter ses mirages, quand on est prof, quelle que soit notre envie. On doit creuser un trou et tendre la main à Elio, histoire de comprendre pourquoi il refuse systématiquement d’écrire ne serait-ce qu’une phrase. Faire entrer le jour pour qu’y brille le sourire de Laya, qui a besoin de partager avec les adultes son amour de la lecture. Se servir des pierres tombées à terre pour consolider la confiance en soi de Leslie.
Mais nous sommes lundi, mes vacances à moi ont été douces et, pour une fois, je me sens l’un des éléments les plus stable de ce qui m’entoure. Tellement stable, à vrai dire, que j’ai proposé à E. de venir assister à ma matinée de cours. E. fait partie de cette petite dizaine de personne que j’admire énormément. E. est élève en section scénario en école de cinéma, et son film de fin d’étude se passe dans un collège. Elle découvre donc Ylisse, et trois de mes quatre classes. Je me dis, aussi, qu’elle me découvre, en tant que prof. Et, toute la matinée, je n’aurais de cesse de me mordre la langue en taisant la question la plus narcissique possible : qui suis-je, aux yeux d’un observateur extérieur ?
Je retrouve les quatrièmes Bulbizarre, totalement incapables de se concentrer, en cette première heure de cours, les troisièmes Glee, qui ont revêtus leurs plus beaux atours d’élèves et travaillent dans une sérénité affolante une heure durant et les quatrièmes Alakhazam, toujours aussi perdus. Leurs brillances et leurs difficultés me touchent à peine. En suis-je un meilleur ou un plus mauvais prof ? Je l’ignore.
Je discute, longuement aussi, avec Monsieur Vivi. Et ce qu’il me dit, ce qu’il a vécu pendant les vacances me donne envie de vivre grand, de créer de belle chose en ce dernier trimestre d’année scolaire. Parce que j’ai la force d’être ambitieux, et que c’est dans ces moments qu’il faut se donner une impulsion, en tant que prof.
Ma forteresse mentale est encore intacte. Tant de pierres à embraser, tant d’énergie à changer en lumière, pour faire de ce métier une source.