Mardi 19 mars

Aujourd’hui, je descends en salle polyvalente avec les troisièmes Glee. Nous commençons à répéter les parties théâtrales du spectacle de fin d’année. Petit stress : concernant les arts de la scènes, ces élèves, biberonnés à l’art depuis le début de leur collège, formés sous la tutelle de Monsieur Vivi sont exigeants. Si je propose une activité, il faut qu’elle soit de qualité, qu’elle ait du sens.

Je leur propose donc – pas en ces termes là bien sûr – d’apprivoiser le texte, qui leur reste encore largement inconnu, via des exercices pêchés durant le stage de théâtre auquel j’ai participé il y a quelques mois.

Parmi ceux-ci le suivant : demander à chaque élève de choisir une phrase dans la scène. Ils montent sur scène par petit groupe, et chacun prononce sa phrase selon une intention que je leur donne. Le groupe de Tir prononcera “Il était musicien et résistant.” sur le ton d’un méchant de James Bond, celui de Lyra “Qu’est-ce qui est arrivé à grand-père ?” comme s’ils étaient à l’agonie, et ainsi de suite.

Arrive le tour d’Aria. Aria est un grand machin de près d’un mètre quatre-vingt – plus grande que moi, donc – qui habite laborieusement un corps de jeune fille, avec les expressions faciales d’une gamine de treize ans.
Nous n’avons pas fait connaissance de la meilleure façon possible : l’année dernière, alors que je filais un coup de main à cette classe, dont je n’étais pas encore le prof, elle avait été l’une des deux seules à faire preuve d’une mauvaise volonté manifeste.

Nos rapports se sont beaucoup détendus cette année, mais reste empreints d’une méfiance un peu gauche. Aria est quasiment toujours sur la réserve, particulièrement dans les exercices de chants et de théâtre.

L’intention de son groupe est “Vous êtes des top models.”

La seule à ne pas la jouer de façon prétentieuse, c’est elle. Une main sur la hanche, elle avance fièrement et se campe sur le devant de la scène, avant de balancer sa réplique, dans les tronches incrédules du public, qui éclate en applaudissements ravis.

Et évidemment, je gaffe. Comme un débile, je m’approche d’elle :

“C’est super ce que vous avez fait. Vous voyez qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur de vous imposer.”

Elle me regarde, un sourire un tout petit peu déçu mais très indulgent sur les lèvres.

“Je sais monsieur. Je me sens juste mieux comme je suis d’habitude.”

Je me prends ça dans la tronche. Elle a énormément grandi, Aria. Et son prof de français serait bien avisé de la fermer, parce que c’est son choix, à elle, et qu’à trop chercher à les libérer, il est facile d’imposer.

Aujourd’hui, c’est au tour d’Aria de me montrer tout ce que l’adolescence peut avoir de lumineux, d’espoir. C’est au tour d’Aria de me rappeler à quel point, chaque jour, j’apprends.

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