Jeudi 21 mars

C’est l’une de ces journées absolument foutraques durant lesquelles, par une aberration du calendrier, tu passes toute ta journée à accompagner des sorties scolaires.

C’est aussi ce genre de journées que tu passes à cheminer aux côtés des élèves, vers le cinéma, dans les allées du forum sur l’orientation, en attendant leurs parents pour la remise des bulletins.

Je ne crois pas qu’on en apprenne beaucoup plus sur eux dans ces situations. La vérité des mômes est tout autant dans les salles de classe qu’en dehors des grilles du collège. Mais les écouter, les regarder tandis qu’ils se déplacent – beaucoup moins en bordel que prévu – d’un lieu à l’autre les éclaire un peu différemment. Il y a des reliefs qui restent cachés, dans nos salles de classes.

Comme lorsque je vois Roog discuter passionnément avec Eleth. Ces deux-là n’échangent jamais en classe, Eleth étant le môme laissé à l’écart de toutes les activités et Roog l’un des chefs de fils des cool kids de troisième ; là, perdu dans le groupe, ils discutent passionnément de douze animés à la fois, entre invocation de ninjas invincible et de vœux faits au dragon céleste pour rajeunir de cinq ans ou grandir de cinq centimètres. Leurs mots débités à huit par seconde crée une bulle hermétique et colorée, que nul ne semble apercevoir, et qui se dissipera dès que la cohorte se sera immobilisée.

La lumière éclaire aussi Kasumi, l’élève fofolle qui n’aime rien tant qu’amener des répliques de sabre au bahut, et que je vois, le visage décomposé, aux côtés de sa meilleure copine, totalement désarmée.

“Que vous arrive-t-il Kasumi ?
– Je sais pas ce que je veux faire.
– Pardon ?
– Comme métier. Et on me dit que si je sais pas, je vais rater mon orientation. Et c’est grave. Mais je sais vraiment pas. Et plus je me force, plus je ne trouve pas.”

Peu désireux de devoir pratiquer un massage cardiaque sur une môme de troisième, je l’invite à respirer un peu plus calmement (les arbres se pliant actuellement quand elle expire) et tente de désamorcer son angoisse par deux trois blagues particulièrement nulle. Kasumi est atteinte du syndrome du Prof Principal. Celui que nous filons fréquemment à nous ouailles, à force de leur parler orientation. À force de pousser les gamins aux fesses pour qu’ils se mobilisent quant à leur orientation post-brevet, nous finissons par rendre ce passage terriblement angoissant pour des élèves qui, au fond, ne sont que des ados et aimeraient encore avoir le droit d’hésiter.
Mais, comme me le rappelle Monsieur Vivi, c’est un luxe d’hésiter. Surtout quand tes parents n’ont pas de quoi te payer des années d’études. Mais pour le temps du trajet, Kasumi a le droit de ne pas flipper.

Rahal marche seul, sourcils froncés aussi. Je ressens ce grand besoin, qui me prend une fois par an, de me transformer en un mix de Pascal le Grand Frère, Super Nanny et Joséphine Ange Gardien (celui qui m’envoie un croquis de l’image sus-citée sera en première page de Prof en Scène, le magazine). Ouvrant un bras dans un geste aussi ridicule que théâtral, je me lance :

“Venez donc qu’on parle, Rahal.”

L’avenir de Rahal également, est compliqué. Sa maman semble refuser qu’il tente autre chose qu’une seconde générale, et il semblerait que, moitié pour la faire bisquer moitié par volonté, il sabote ses résultats scolaires.

“Racontez-moi votre version de vos bulletins. J’entends trop de chose sur vous mais jamais de votre bouche.”

Il proteste, hausse les épaules. Je persiste :

“Juste pour mettre les choses au point.
– Vous avez besoin de mettre les choses au point ? Vous êtes pas mon prof principal.
– Je ne parlais pas pour moi. Pour vous.”

Il sourit. Il a gardé son sourire de cinquième. Il me donne sa version des faits.

“Vous allez le dire à qui ?
– À personne. Mais vous savez ce que vous voulez faire, en fait.
– J’avoue.
– Alors faites-le.”

Nouveau sourire. J’accélère le pas. Ce genre de conversations, je le sais d’expérience, sert rarement. Mais peut-être, juste peut-être, sera-t-elle l’une des minuscules impulsions qui l’aidera à décider de ce qu’il souhaite faire plus tard.

Le soir, lui, a cheminé tellement longtemps qu’il m’est sorti de la mémoire. Un ancien élève, désormais en Terminale S. Il se dirige vers moi d’une démarche assurée et, avec une grâce insensée, me tend la main :

“Comment allez-vous, monsieur ?”

Une poignée de main de jeune adulte, et un lexique stable et solide. Nous discutons un instant de son parcours, sa future intégration dans une école d’animation. Je reste bouche bée devant la transformation de l’ado silencieux en elfe sage. Alors qu’il n’y a aucun mystère.

Le temps.

Tous ces mômes qui cheminent, le long de leurs vies, et que nous ne voyons passer que sous un angle, dans la roue d’un éternel présent : celui de leur adolescence.

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