Vendredi 22 mars

La violence qui, depuis la rentrée, était restée feutrée dans ma vie de prof me saute à la figure.

À commencer par Ehron, arrivé chez nous avec un lourd passif derrière lui et que tout le monde a tenté de maintenir dans un cadre doux et serein, quand bien même, déjà, on sentait sa méfiance vis-à-vis des adultes, sa défiance quand on tentait de le raccrocher.
Aujourd’hui, il me déclare la guerre, en refusant la moindre consigne, en hurlant des insanités qui seraient hilarantes dans leur manque d’à-propos, si elles n’étaient proférées à portée d’oreilles encore à peu près innocentes. Pour la troisième fois de l’année, j’exclus.

Les deux première fois, c’était ce matin, quand deux gamines de troisième, charmantes au demeurant, se sautent à la gorge, en employant des épithètes à en faire s’évanouir le Capitaine Haddock. Une telle violence que les gamins qui ne sont pas occupés à applaudir hésitent à intervenir. J’interpose donc ma carrure ridicule. Quelques instants, Rahal et Roog me rejoignent.

“Tout va bien, hurle ce dernier, à nous trois on doit peser presque autant qu’elles.”

Les deux gamines éclatent brusquement de rire, coupant court à leur dispute. Je les force à se rasseoir tandis que le casque bleu improvisé m’adresse un clin d’œil. Encore une fois, les pugilistes ne comprennent pas pourquoi je les envoie manu militari chez le CPE (grâce à une AED dérangée pendant sa pause déjeûner, il faut que je pense à lui apporter une boîte de chocolats) : “C’est bon, on est calmées, c’est oublié !”

Ça dure jusqu’à la sortie où nos cinquièmes veulent se battre avec les cinquièmes du collège voisin, devant les grilles. Le temps que nous arrivions avec Monsieur Vivi, le groupe s’est dissipé, ne restent que des grands, rigolant devant l’énervement des mini-pousses. Deux d’entre eux – dont Rahal – portent des barres de fer à la main. “C’est pour jouer, messieurs !”

Alors que je tourne les talons, ils les saisissent comme des épées, mimant vaguement des mouvements d’escrimes.

“C’est comme ça que se battent les gentlemen !”

Ouais. Les gentlemen.

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